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Publié par La Tribune Franco-Rwandaise

 

LETTRE OUVERTE AUX SÉNATEURS ET DÉPUTÉS FRANÇAIS

Messieurs et Mesdames les Sénateurs et Députés de la République française, 

À l’exception du Grand-Duché du Luxembourg et des Principautés d’Andorre et de Monaco, tous les pays voisins de la France ont des régions autonomes et ce, depuis très longtemps pour certains. À l’exception de la Crête, toutes les principales îles de la mer Méditerranée jouissent d’un statut d’autonomie interne et deux sont même des États souverains, membres de l’Union Européenne et de l’Organisation des Nations-Unies (Chypre et Malte).
J’éprouve un certain malaise lorsque je vois les élus de la Corse faire régulièrement le voyage de Paris pour tenter de vous convaincre de l’intérêt d’un statut d’autonomie interne pour la Corse, la quatrième plus grande île de Méditerranée, située de surcroît bien en dehors du fameux « hexagone » français. Savez-vous, Messieurs et Mesdames les Sénateurs et Députés, qu’Ajaccio est plus proche de Rome et de Tunis que de Paris ? Que de ma terrasse bastiaise, ce n’est pas la Côte d’Azur que j’aperçois quotidiennement, mais l’île d’Elbe, en Toscane ? Que les Bonifaciens sont à douze kilomètres seulement de la grande île sœur, la Sardaigne ? Une île qui vient d’inaugurer sa première liaison aérienne directe avec New York, alors que la Corse n’en a même pas avec Rome ! 
Pourquoi devrions-nous chercher à vous convaincre, alors qu’il vous suffirait d’aller faire un séjour de quelques jours en Sardaigne, aux Canaries, à Madère, aux îles Åland ou au Groënland pour comprendre tous les bienfaits qu’apportent l’autonomie à des régions insulaires périphériques ? 
Pourquoi faudrait-il vous expliquer, encore et encore, que le centralisme jacobin a trop longtemps étouffé la France – et la Corse – et qu’il constitue un handicap certain pour son développement économique ? La France est un pays où la capitale est hypertrophiée, où les métropoles d’équilibre peinent à se développer tandis que les villes secondaires périclitent.  Vous pourriez tirez les leçons de la toute petite île de Saint-Martin dont une partie, la plus vaste, est administrée de manière jacobine par Paris tandis que le sud profite pleinement de son statut d’État associé à la Couronne néerlandaise. Autant le nord français stagne économiquement et survit grâce à l’assistanat de la métropole, autant le sud est devenu une terre d’entreprises et d’initiatives. 
Pourquoi chercherions-nous à vous convaincre qu’une reconnaissance du peuple corse ne constitue pas une menace existentielle pour le peuple français ? Pourquoi n’avez-vous pas encore compris, après deux siècles et demi de cohabitation entre la Corse et la France, que les Corses ont tous les attributs d’un peuple ? Ils ont leur propre langue, qui n’est pas un vague dialecte cousin du français, ils vivent sur une terre dont les limites géographiques et administratives n’ont pas varié depuis des millénaires, ils ont une culture et une histoire originales, distinctes de celles de France. 
Pourquoi perdrions-nous notre temps à vous vanter les avantages de la co-officialité entre le français et la langue corse et à vous expliquer que des enfants qui ont la chance d’être bilingues dès leur plus jeune âge sont avantagés, plus tard, dans l’apprentissage d’une troisième ou d’une quatrième langue, alors que, génération après génération, les élèves français continuent à être les pires d’Europe pour ce qui est de la maîtrise des langues étrangères, à commencer par l’anglais. Alors que vous-mêmes, Mesdames et Messieurs les Sénateurs et Députés êtes incapables de défendre efficacement la langue française et que votre président saisit la première occasion venue pour s’exprimer en anglais, même lors d’événements ayant lieu à Paris !
Pourquoi persisterions-nous à essayer de vous persuader qu’il existe un particularisme corse, alors qu’il vous suffirait de regarder une carte ou d’ouvrir un livre d’histoire pour vous en convaincre ? Pour enfin comprendre que la Corse ne devrait pas être administrée comme le département de l’Eure ou celui de la Somme ? Que ce qui est applicable à Évreux ou à Amiens ne l’est pas toujours à Bastia, Sartène ou Calvi ? 
La Corse devrait enfin cesser d’être le cul de sac de la France. Elle a vocation à gérer ses propres affaires et à s’ouvrir sur l’environnement géographique qui est le sien. Une Corse autonome pourrait devenir un atout méditerranéen pour la France, au lieu d’être traitée avec condescendance comme un boulet incapable d’apprécier les bienfaits que lui apporterait la France, une et indivisible. 
Messieurs et Mesdames les Sénateurs, avant de décider de ce qui, selon vous, serait bon pour la Corse, instruisez-vous, documentez-vous et voyagez un petit peu dans d’autres pays d’Europe. Alors, peut-être, comprendrez-vous enfin ce que tant de Corses ont tenté de faire comprendre, depuis tant d’années, à vous et vos prédécesseurs, proches et lointains ! 

Bastia, le 22 mai 2026

Hervé Cheuzeville, auteur et chroniqueur

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