Mercredi 3 mars 2010
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par Hervé Cheuzeville1
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Monsieur Dominique Sopo est le président de l'association « SOS-Racisme ». Dans son édition du
24 février 2010, le quotidien « Le Monde » a publié une lettre ouverte de ce monsieur, adressée à Nicolas Sarkozy, président de la République. Ladite lettre était intitulée
« Rwanda: la France doit corriger son discours officiel sur le génocide. Que notre diplomatie cesse de renvoyer victimes et bourreaux dos à dos ». Cette lettre ouverte avait été rédigée
à la veille de la première visite à Kigali d'un chef d'État français depuis celle que François Mitterrand y avait accompli en 1984. Rappelant que Bill Clinton, alors président des États-Unis,
avait présenté des excuses lors de sa venue au Rwanda en 1998, et que Guy Verhofstadt, le premier ministre belge de l'époque, en avait fait de même en l'an 2000, Dominique Sopo semble attendre
qu'un geste similaire soit accompli, au nom de la France, par Nicolas Sarkozy. Il déplore au passage que jusqu'à présent, la France ait, selon lui, éludé ses propres responsabilités dans le
génocide. Dominque Sopo s'en prend même à certains responsables français qui auraient tenu, d'après lui, un discours « négationniste ». Ces derniers, écrit Sopo, auraient tenté de
relativiser le génocide des Tutsi en évoquant celui « prétendument » commis par le Front Patriotique Rwandais, le mouvement rebelle conduit par Paul Kagame qui prit le pouvoir en
juillet 1994. Sopo va jusqu'à qualifier l'évocation des crimes du FPR de « formidable et abject renversement du rôle des bourreaux et des victimes ».
Dominique Sopo, à l'instar d'un certain nombre de membres d'une pseudo intelligentsia, met en cause le rôle de la France au Rwanda, allant
jusqu'à évoquer l'implication directe de certains responsables français de l'époque dans le génocide.
Ce discours n'est pas nouveau, il est celui tenu par Paul Kagame et les dirigeants rwandais actuels depuis leur arrivée au pouvoir en 1994. Il a
été complaisamment relayé en France par des gens comme Dominique Sopo ou d'autres, tel ce journaliste du Figaro qui, dans un livre, alla jusqu'à mettre en cause Dominique de Villepin lui-même (ce
dernier était directeur de cabinet d'Alain Juppé, alors ministre des Affaires Étrangères, à l'époque où se déroulait la tragédie rwandaise).
Dans mes livres et dans mes précédents articles sur le sujet, je n'ai eu de cesse que d'essayer de rétablir un certains nombre de vérités
historiques, allègrement ignorées par Dominique Sopo et ses amis. Je rappellerai, pour mémoire, l'enchaînement des évènements qui ont provoqué le drame du Rwanda:
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Le gouvernement du président Habyarimana était, jusqu'en avril 1994, le gouvernement légal du Rwanda, internationalement reconnu. Ce dernier
était loin d'être le pire du continent africain. Moins corrompu et beaucoup moins meurtrier que d'autres, il était loin d'incarner un « nazisme tropical » dépeint par certains.
N'oublions pas qu'en 1990, la majorité des régimes africains étaient encore soit des régimes militaires, soit des systèmes à parti unique. C'est cette année-là que le discours de La Baule fut
prononcé par François Mitterrand, en présence d'Habyarimana. Ce n'est qu'après qu'un vent de démocratisation se mit véritablement à souffler sur l'Afrique. Il n'y avait donc rien d'inadmissible
ou d'anormal, à l'époque, à ce que le gouvernement français entretienne de bonnes relations avec le gouvernement rwandais
La guerre et les massacres n'ont pas commencé en avril 1994, comme on l'entend trop souvent, mais en octobre 1990. Il faut rappeler que cette guerre débuta lorsque des unités de l'armée
ougandaise franchirent la frontière entre l'Ouganda et le Rwanda et attaquèrent les positions de l'armée rwandaise. Ces unités ougandaises, composées majoritairement de fils de réfugiés
rwandais, établis en Ouganda depuis la fin des années 50, avaient formé le Front Patriotique Rwandais, afin de masquer l'implication ougandaise dans cette invasion. C'est alors que les premiers
massacres furent commis. Ils visèrent les populations du nord du Rwanda et furent commis par des éléments de ce FPR que personne ne connaissait encore. Lequel FPR était dirigé par Fred Rwigyema
qui, avant le déclenchement de la guerre, occupait les fonctions de vice-ministre de la défense de l'Ouganda. En réaction à ce qui pouvait légitimement être vu, à l'époque, comme une agression
militaire venue d'un pays voisin, il n'était pas anormal que la France réponde favorablement à la demande d'aide formulée par le gouvernement légitime d'un pays ami.
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Tout au long de cette guerre, le gouvernement rwandais a été soumis à un embargo de l'ONU sur les fournitures d'armement, alors que l'Ouganda a constamment violé ledit embargo en fournissant
secrètement à son allié FPR de grandes quantités d'armes et de munitions, et en lui permettant de maintenir des bases arrières sur son territoire.
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Tout au long de cette guerre, des massacres ont été commis, visant principalement les populations du nord du Rwanda, majoritairement hutu.
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En pleine guerre et sous la pression de la communauté internationale, le président rwandais a été contraint d'introduire le multipartisme dans son pays. C'est cette libéralisation du régime qui
a permis l'émergence de mouvements politiques au discours ouvertement racistes et hostiles aux Tutsi. Il faut rappeler que ce sont des Tutsi qui composaient l'essentiel des forces et de la
hiérarchie du FPR.
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Le président Habyarimana a signé les accords d'Arusha qui prévoyaient le partage du pouvoir et des élections libres et démocratiques.
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En vertu de ces accords, la France a retiré ses troupes du Rwanda en 1993.
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C'est le président ougandais Museveni, « parrain » du FPR, qui a convoqué le sommet de Dar es-Salam du 6 avril 1994 et qui en a délibérément retardé la clôture. C'est ce retard qui a
provoqué le décollage tardif de Dar es-Salam du président Habyarimana, en compagnie de son homologue burundais, et qui fit que leur vol dut entamer de nuit sa procédure d'approche de l'aéroport
de Kigali. Cette arrivée tardive a facilité le travail de ceux qui ont perpétré l'attentat contre l'avion présidentiel. Cet attentat coûta la vie aux deux présidents, à plusieurs ministres
rwandais et burundais, au chef d'état-major de l'armée rwandaise ainsi qu'à l'équipage français du Falcon 50. Premier attentat de l'Histoire dans lequel périrent deux chefs d'États en exercice,
il n'a donné lieu à aucune enquête internationale. À titre de comparaison, une commission d'enquête internationale fut créée après l'attentat qui coûta la vie à Rafik Hariri, alors que ce
dernier n'était même plus premier ministre du Liban lors de sa mort.
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L'attentat contre l'avion présidentiel a été immédiatement suivi par deux évènements: le début des massacres à Kigali et la rupture du cessez-le-feu alors en vigueur, par le FPR. Ce dernier
déclencha, la nuit même de l'attentat, une offensive générale contre les Forces Armées Rwandaises. Les massacres de Kigali visaient les Tutsi et les opposants au gouvernement, essentiellement
des Hutu. Ces massacres s'étendirent, dans les jours et les semaines suivantes, à la quasi totalité du territoire encore tenu par les forces du gouvernement de Kigali. D'une ampleur inégalée,
ils se sont poursuivis durant les cent jours dramatiques qui ont séparé l'assassinat d'Habyarimana de la prise de Kigali par le FPR (avril-juillet 1994). Cependant, alors que ces épouvantables
massacres étaient commis en zone gouvernementale, d'autres, tout aussi épouvantables étaient commis par les éléments du FPR au fur et à mesure de leur avance.
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Dès le déclenchement des massacres de Kigali, en avril 1994, la France a demandé au Conseil de Sécurité des Nations Unies de renforcer le contingent de casques bleus présents au Rwanda. Les
États-Unis, qui s'opposèrent à cette requête, exigèrent au contraire l'évacuation des forces onusiennes. Tout au long de ces dramatiques cent jours, la France a continué à demander l'envoi
d'une force internationale qui aurait permis l'arrêt des massacres. Ce n'est que fin juin que la voix de la France fut entendue et que l'Opération Turquoise put enfin avoir lieu, trop tard
malheureusement pour des centaines de milliers de victimes. Cette opération militaire ne couvrit qu'une petite portion du territoire rwandais, dans le sud-est du pays. Trop tardive et trop
limitée dans le temps et dans l'espace, elle permit malgré tout de mettre fin aux massacres dans cette zone. Certes, l'arrivée des soldats français ne mit pas un terme immédiat et absolu aux
tueries, et on peut bien sûr le regretter. Un semblant d'ordre fut cependant progressivement rétabli et l'Opération Turquoise a indéniablement sauvé la vie de dizaines de milliers de Rwandais,
Tutsi et Hutus: Tutsi en mettant un terme aux agissements des massacreurs interahamwe, Hutu en stoppant la progression du FPR. Les États-Unis et l'ONU portent donc une lourde responsabilité
dans les évènements d'avril-juillet 1994: si le contingent des casques bleus avait été renforcé, comme le demandait la France, au lieu d'être réduit, l'ampleur des massacres, leur étendue et
leur propagation auraient certainement été plus réduites.
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Malheureusement, après la victoire du FPR, les massacres ont continué, visant essentiellement les Hutu, commis par les forces du nouveau régime. On se souviendra, entre autres, de la tragédie
de Kibeho, entre le 18 et le 22 avril 1995, lorsque l'armée de Paul Kagame massacra les déplacés du camp, comme en témoignèrent les soldats de l'ONU présents sur place. Ce massacre qui fit au
moins 8000 victimes civiles, fut loin d'être un cas isolé, et ses instigateurs n'ont jamais été inquiétés.
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À partir de 1996, la tragédie rwandaise fut exportée au delà des frontières, lorsque l'armée de Paul Kagame envahit le Zaïre voisin et donna la chasse aux réfugiés rwandais qui y avaient trouvé
refuge. Selon les chiffres du HCR, ce sont 200 000 réfugiés hutu qui ont disparu durant cette offensive, la plupart massacrés par l'Armée Patriotique Rwandaise. Il conviendrait aussi d'évoquer
les millions de morts congolais, victimes directes ou indirectes de cette guerre qui n'en finit pas, depuis 1996. Cette guerre est une conséquence directe des évènements du Rwanda de
1990-94.
Lors du procès que SOS Racisme intenta au journaliste Pierre Péan, auteur d'un livre remarqué sur le génocide rwandais, Dominique Sopo osa
déclarer: « Évoquer le sang des Hutu, c'est salir le sang des Tutsi ». Curieuse phrase sortie de la bouche du dirigeant d'une organisation à vocation anti-raciste. Le sang des Tutsi
aurait-il plus de prix que celui des Hutu? Nicolas Sarkozy semble malheureusement lui avoir donné raison, en écrivant la phrase suivante, dans le livre d'or du mémorial du génocide, lors de la
visite qu'il y fit le 25 février 2010: « Au nom du peuple français, je m'incline devant les victimes du génocide des Tutsi ». En s'exprimant de la sorte, le président français a
« tribalisé » la commémoration des victimes du génocide. Il aurait dû rendre hommage aux victimes du génocide rwandais: cela aurait inclus toutes les victimes, qu'elles fussent tutsi,
hutu ou twa.
Il est indéniable que la France a commis des erreurs au Rwanda. La cohabitation entre François Mitterrand et le gouvernement d'Édouard Balladur
durant cette période a certainement compliqué les prises de décisions politiques, diplomatiques et militaires, et a nui à la cohérence de ces dernières. Mais les allégations venant de Paul Kagame
et de ses relais français selon lesquelles la France aurait directement et délibérément participé à la préparation et à l'exécution du génocide rwandais m'ont toujours profondément
révolté.
Pour que le Rwanda panse ses profondes plaies, il faudra que soient reconnues et commémorées toutes les victimes de la tragédie
qui l'a frappé durant la dernière décennie du XXè siècle. Nul n'a le monopole de la souffrance et du malheur. Au Rwanda, il n'y pas eu deux génocides. Il y a eu un génocide, perpétré par des
bourreaux appartenant à des camps différents, dont furent victimes des Rwandais de toutes origines.
Il devient de plus en plus difficile d'évoquer le tragédie rwandaise. Lorsqu'on le fait, on court le risque d'être taxé de
« négationnisme » par les porte-voix du dictateur de Kigali, tant au Rwanda qu'en France. Paul Kagame, qui a pourtant commencé cette guerre et qui a participé au génocide, semble
inattaquable. Une certaine presse, un certain réseau d'activistes, voudraient le présenter comme étant l'homme qui a mis fin au génocide. Rien ne saurait être plus loin de la vérité. Si Paul
Kagame avait continué à occuper son poste de chef de la DMI2,
les services secrets de l'armée ougandaise, au lieu de se lancer dans cette tragique aventure, le sang n'aurait pas autant coulé au pays des mille collines.
(26.02.10)
1Hervé
Cheuzeville a vécu et travaillé, dans la région des Grands Lacs depuis 1989. Il a effectué de nombreux séjours au Rwanda et il est l'auteur de deux livres sur son expérience dans cette région
d'Afrique: « Kadogo, Enfants des Guerres d'Afrique Centrale », L'Harmattan, 2003 et « Chroniques Africaines de Guerres et d'Espérance », éditions Persée, 2006.
2Directorate
of Military Intelligence
Hervé Cheuzeville
site: http://sthiramany.free.fr/kadogo/index.php?lng=fr
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