Partager l'article ! Concordances humanitaires et génocidaires, Bernard Kouchner au Rwanda (J.Morel - G.Kapler): Article paru le 22 mars 2007 *Jacques Morel est ...
Article paru le 22 mars 2007
*Jacques Morel est ingénieur au CNRS à Strasbourg, Georges Kapler est cinéaste à Paris.
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La
plupart des interventions de la France au Rwanda, de 1990 à 1994, ont été présentées dans les médias comme ayant un but humanitaire. Bernard Kouchner, médecin et homme politique très
connu, s'est trouvé à la charnière entre le domaine politico-militaire et l'humanitaire. Fondateur de Médecins sans frontières, il est un des
inventeurs des "french doctors" ceux-là qui volent au secours des victimes des guerres et des catastrophes. Il est le symbole de la générosité
française et de la défense des droits de l'homme. Il s'est fait le promoteur du droit d'ingérence humanitaire. Ancien ministre de la Santé et
de l'action humanitaire, c'est aussi un homme politique qui a mis son aura au service de différentes causes dont celle de François Mitterrand, Président de la République. Malheureusement, avec Bernard Kouchner, l'action humanitaire
est devenue le faux nez de l'armée et de dirigeants français qui ont soutenu les pires massacreurs pour maintenir, voire étendre, la présence de la
France en Afrique.1
L'ouverture d'un « corridor humanitaire »
Bernard Kouchner s'est rendu trois fois au Rwanda pendant le génocide des Tutsi2. La première fois, un mois après le début du génocide, du 12 au 18 mai 1994, officiellement pour ouvrir un « corridor humanitaire » à Kigali afin d'évacuer des orphelins, en particulier les orphelins de Marc Vaiter que l'armée française avait refusé d'évacuer ou de protéger le 11 avril lors de l'opération Amarillys. Kouchner dit avoir l'approbation de Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général des Nations unies.3
Ce voyage suit juste celui de José Ayala Lasso, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, accompagné de Louis Joinet4, voyage qui déclenchera la convocation d'une session extraordinaire sur le Rwanda de la commission des droits de l'homme de l'ONU le 24 mai à Genève.
Accompagné d'une fioppée de journalistes, comme Jean-Christophe Klotz et Renaud Girard, de Jean-Louis Machuron de Pharmaciens sans frontière et de Michel Bonnot5, Kouchner obtient d'abord le soutien à son projet de Paul Kagame, commandant des troupes du FPR qui s'opposent au génocide des Tutsi, puis du général Dallaire, commandant de ce qui reste de la force de l'ONU, la MINUAR, et enfin du colonel Bagosora et du chef d'état-major de l'armée gouvernementale rwandaise6.
* Jacques Morel est ingénieur au CNRS à Strasbourg, Georges Kapler est cinéaste à Paris
Non sans culot, Kouchner intervient le 14 mai sur Radio Mille Collines7 : « C'est un génocide qui restera gravé dans l'histoire ... La communauté internationale et la France vous regardent ... Que les assassins des rues rentrent chez eux ... Rangez vos machettes! Ne vous occupez pas de la guerre des militaires! Comme à Nuremberg, il y aura des enquêtes et les criminels de guerre seront punis.»8 Notons que, pendant ce temps, le Gouvernement intérimaire organise les 13 et 14 mai, la grande attaque des FAR et des miliciens sur les montagnes de Bisesero près de Kibuye qui décime presque complètement les Tutsi cachés là, en particulier les femmes et les enfants9. Le 15 mai, Kouchner négocie avec le Gouvernement intérimaire - qui organise le génocide - à Gitarama. Au retour son convoi est la cible de tirs du FPR.
Le 16 mai, il obtient, par l'entremise du général Dallaire l'accord de toutes les parties, FPR, Gouvernement intérimaire et armée gouvernementale pour l'évacuation des orphelins et l'ouverture d'un corridor humanitaire permettant l'échange de personnes déplacées entre les deux camps. Mais, au dernier moment, il se heurte aux chefs des différentes milices qui posent des exigences inacceptables, comme celle d'accompagner les convois d'enfants jusqu'à l'avion. « Or la route de l'aéroport traverse le front, écrit Renaud Girard, l'objectif des miliciens était clair : se servir du rempart des enfants et des Casques bleus pour sortir de la capitale et apporter un renfort à la base des paras commandos ruandais de Kanombé.»10 L'aéroport de Kanombe sera pris par le FPR le 21 mai, cinq jours après. Il est possible que les FAR, ce 16 mai, ont voulu, en sous-main, profiter du convoi des orphelins vers l'aéroport pour y faire parvenir des renforts.
Le même jour, le 16 mai, Gaspard Gahigi, sur Radio Mille collines, annonce que tous les Hutu qui étaient au stade Amohoro et à l'hôpital Roi Faycal ont été exterminés. Des transferts étaient prévus depuis ces sites. Mais l'information est complètement fausse. Il demande au Gouvernement d'éviter le piège et de s'opposer au transfert des personnes réfugiées à l'Hôtel Mille collines « Les laisser partir revient à avouer indirectement les accusations du FPR contre le Gouvernement comme quoi c'est un Gouvernement de criminels. [...] Alors si des gens osent dire qu'ils veulent partir c'est une accusation contre le Gouvernement comme quoi il ne peut assurer leur sécurité. »n
De retour du Rwanda, Bernard Kouchner tient dans les médias des propos très variables et assez confus12. Le 18 mai, il est très ferme. Sur France Inter à 13h il espère un renforcement rapide de la MINUAR et prône la création d'une force d'action rapide de l'ONU. Il semble désigner les auteurs des massacres : « Il y a chez les Hutus qui sont majoritaires à 90 % au Rwanda, des gens qui veulent cette solution finale, cette purification ethnique. » Le soir au 20h sur TF1, interrogé par Poivre d'Arvor, il dit « c'est un génocide ». Et il insiste : « Génocide ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'on est tué pour ce qu'on est, pas pour ce qu'on a fait », il souligne en particulier le massacre des enfants, « il faut que l'enfant meure aussi pour ne pas qu'il puisse vous le reprocher », dit-il. Cette reconnaissance du génocide par Bernard Kouchner le 18 mai13 semble sans ambiguïté. Pourtant il dira dix ans plus tard à propos de ce premier voyage « Mais sur place, malgré notre soutien à la cause tutsie, nous ne nous sommes pas rendu vraiment compte de l'ampleur du génocide »14. Toutefois, sur TF1, il ne désigne pas clairement les tueurs15 et il élude l'implication de la France.
Deux jours après, le 20 mai, dans une interview au Monde consacrée autant à la campagne pour les élections européennes qu'à sa mission au Rwanda, Kouchner cache la réalité du génocide des Tutsi. Il ne
du Président. C'est lui qui commande en fait aux troupes d'élite qui ont déclenché le génocide en assassinant le Premier
ministre, madame Agathe Uwilingiyimana. Le chef d'état-major de l'armée est Augustin Bizimungu, un homme de
Bagosora, qui a autorité sur les milices.
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Fréquence du terme |
Fr Inter 18/5 12h |
TFI 18/5 20h |
Le Monde 20/5 |
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purification ethnique |
3 |
1 |
0 |
|
solution finale |
1 |
0 |
0 |
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génocide |
1 |
5 |
0 |
|
catastrophe humanitaire |
0 |
0 |
1 |
|
massacres |
2 |
2 |
3 |
|
assassinats |
3 |
1 |
2 |
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luttes interethniques |
0 |
1 |
0 |
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droit d'ingérence |
1 |
0 |
3 |
Tab. 1 - Variation du vocabulaire utilisé par Bernard Kouchner à son retour du Rwanda en mai 1994
prononce plus le mot génocide mais parle de « catastrophe humanitaire ». Il insiste autant sur la situation catastrophique des Hutu - dont de nombreux tueurs - fuyant devant l'avance du FPR, que sur les Tutsi massacrés. Après avoir déclaré « c'est un génocide » sur TF1, Bernard Kouchner a probablement été amené à corriger le tir par la Cellule africaine de l'Elysée qui suit de près ses interventions, comme nous le verrons. Trois jours avant, Jean-Hervé Bradol, médecin de MSF, de retour du Rwanda, avait par contre dénoncé le génocide en cours, sur TF1 le 16 mai, et mis clairement en cause la France pour son soutien aux tueurs.
Kouchner, lui, met l'échec de sa mission sur le compte des miliciens : « C'est la rue qui commande, ce sont les miliciens qui commandent »16 et de la Radio Mille Collines qui les excite, blanchissant du même coup le Gouvernement intérimaire, l'armée gouvernementale et Bagosora. Manifestement, Kouchner cherche à les exonérer de la responsabilité des massacres. Il prétend qu'ils n'ont aucun pouvoir sur les miliciens alors qu'il est connu à cette date que ceux-ci obtiennent armes et munitions de l'armée rwandaise17. De plus, dans le récit que Kouchner fait au Monde de l'échec de sa mission : « Alors des miliciens, en tee-shirt et en jeans, devant les chefs militaires, ont levé la main et posé trente-cinq conditions, toutes inacceptables. Et pas un militaire n'a parlé.», il apparaît bien que si les miliciens sont présents à la réunion, c'est parce qu'ils sont acceptés par Bagosora et Bizimungu, le chef d'état-major de l'armée rwandaise, et nous voyons ces deux derniers n'émettre aucune objection devant les exigences de ces assassins.
Nous voyons que Bernard Kouchner a été autorisé à prendre la parole sur la Radio Mille Collines (RTLM), alors qu'elle s'oppose au but affiché de sa mission. Qui a pu l'autoriser à parler sur RTLM? Bagosora ou des membres du GIR probablement. C'est bien là la preuve du lien entre les extrémistes qui refusent le transfert des orphelins et Bagosora, Bizimungu et le GIR qui disent l'accepter.
Une tentative de retourner l'opinion internationale en faveur du Rwanda
En fait le voyage de Kouchner au Rwanda s'est fait en concertation avec l'Elysée18. Dans sa note du 16 mai au Président de la République, Bruno Délaye écrit19 :
Je viens d'avoir Bernard Kouchner au téléphone. Les négociations pour l'évacuation des orphelins rwandais viennent d'échouer, elles ont buté sur l'intransigeance des milices hutues d'une part et du FPR d'autre part. Désabusé, il s'apprête à quitter Kigali dès qu'un avion pourra l'évacuer.20
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Personne, ni Dallaire, ni Kouchner (publiquement du moins), ni les journalistes n'a dit que le FPR a fait échouer l'évacuation des orphelins. Est-ce une invention de Delaye ou est-ce ce que lui a rapporté Kouchner21 ?
Kouchner est donc en mission pour l'Elysée et celui-ci soutient le Gouvernement intérimaire. Précisément, le 22 mai 1994, le Président rwandais par interim, Théodore Sindikubwabo, - celui-là même qui déclenche le génocide à Butare - adresse une lettre à François Mitterrand22. « Je prends la liberté, écrit-il, de vous informer que la situation militaire au Rwanda, spécialement à Kigali est très grave et même inquiétante dans la mesure où nos forces armées, faute de munitions, ont dû se retirer de l'aéroport international de Kigali.», et, au nom du peuple rwandais, il remercie François Mitterrand pour « le soutien moral, diplomatique et matériel que Vous lui avez assuré depuis 1990 jusqu'à ce jour.» Enfin il lui demande de l'aide pour sauver son armée de la débâcle militaire : « En son nom [du peuple rwandais], je fais encore une fois appel à Votre généreuse compréhension et à celle du Peuple Français en vous priant de nous fournir encore une fois Votre appui tant matériel que diplomatique. Sans Votre aide urgente, nos agresseurs risquent de réaliser leurs plans et qui Vous sont connus.»
La mission de Bernard Kouchner semble s'inscrire dans le cadre d'une opération concertée visant à redresser l'image du Gouvernement rwandais dans les médias. L'existence de cette opération concertée est attestée par le rapport d'un officier rwandais, le Lieutenant-colonel Rwabalinda, venu à Paris rencontrer du 9 au 13 mai 1994 le général Huchon, chef de la Mission militaire de coopération23. Cette rencontre Huchon-Rwabalinda a été récemment confirmée par le juge Lean-Louis Bruguière dans son ordonnance de soit-communiqué du 17 novembre 2006. Dans ce rapport, adressé au ministre de la Défense et au chef d'état-major rwandais, Rwabalinda écrit : « le général HUCHON m'a clairement fait comprendre que les militaires français ont les mains et les pieds liés pour faire une intervention quelconque en notre faveur à cause de l'opinion des médias que seul le FPR semble piloter. Si rien n'est fait pour retourner l'image du pays à l'extérieur, les responsables militaires et politiques du Rwanda seront tenus responsables des massacres commis au Rwanda. Il est revenu sur ce point plusieurs fois. Le Gouvernement Français, a-t-il conclu, n'acceptera pas d'être accusé de soutenir les gens que l'opinion internationale condamne et qui ne se défendent pas. Le combat des médias constitue une urgence. Il conditionne d'autres opérations ultérieures. »24
Une deuxième preuve que l'initiative de Kouchner était une opération concertée entre les gouvernements français et rwandais est la colère du colonel Bagosora devant l'échec du transfert des orphelins et des populations dont il rend Dallaire responsable. Celui-ci témoigne : « En fait, après l'analyse que nous avions faite, mon personnel et moi, nous avions annulé cet événement. Cet événement qui faisait suite à la réunion avec Kouchner et qui prévoyait le transfert des personnes derrière les lignes. Mais dans un contexte plus stratégique, le colonel Bagosora jugeait impératif que cette opération se déroule vite et bien et soit un succès, parce qu'il savait, et il nous l'a fait savoir, que ce transfert était essentiel pour que la perception des Français soit différente. Ils n'avaient pas bonne presse et ils étaient présentés comme étant les méchants, et il fallait donc qu'il démontre sa bonne volonté et son souci de résoudre ce problème.»25
Dans son livre, le général Dallaire s'interroge sur la signification réelle de la mission Kouchner : « Le gouvernement par interim, l'AGR, la Gendarmerie et même l'Interhamwe se montraient soudainement très coopératifs et semblaient ne parler que d'une seule voix, sous l'apparente direction de Bagosora. Cela devait avoir une signification, ou bien quelque chose avait changé dans la stratégie des extrémistes.[...] L'apparition soudaine de Kouchner avait-elle eu un effet quelconque ? Cette personnalité se trouvait très près du gouvernement français, et il pouvait fort bien avoir un plan en préparation, dont je n'étais pas au courant26 »
Enfin, c'est Kouchner lui-même qui, lors de la réunion du 16 mai, utilise pour convaincre Bagosora, Bizimungu et les miliciens, l'argument que ce genre d'action « serait une excellente publicité pour le gouvernement intérimaire. »27 Le général Dallaire ne cache pas sa répulsion devant cette instrumentalisation de la détresse des victimes faite par Bernard Kouchner : « Je n'aimais déjà pas l'idée de faire sortir du pays des enfants rwandais, mais se servir de ce geste pour montrer une meilleure image des extrémistes me donnait la nausée. [...] La manœuvre à laquelle il venait de se livrer et qui consistait à aider l'AGR et le gouvernement ne faisait pas partie du jeu qu'il m'avait dévoilé le jour précédent.»28.
Notons bien que ce n'est pas Dallaire qui refuse ce transfert au prétexte que ce serait une opération médiatique. Ce sont les miliciens présents à la réunion qui posent des exigences inacceptables tant pour Dallaire que pour l'autre partie, le FPR. Les miliciens représentent les extrémistes. Bagosora et Bizimungu en font partie. Mais ils tiennent un double langage. D'une part ils disent accepter le plan de transfert de Kouchner pour ne pas déplaire au gouvernement français, d'autre part, ils veulent en contrepartie du transfert obtenir des avantages militaires.
Nullement décontenancé par cet échec, Bernard Kouchner attribuera le succès ultérieur des évacuations par la MINUAR à son action29. Il se flattera également d'avoir sauvé plus de la moitié des ministres du premier gouvernement rwandais d'après le génocide.30
Le 24 mai 1994 à la session extraordinaire de la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU sur le Rwanda qui se tient à Genève, on apprend que la France propose Bernard Kouchner comme rapporteur spécial31.
Suite dans la 2ème partie de l'article
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