Concordances humanitaires et génocidaires, Bernard Kouchner au Rwanda - 2è partie (J.Morel - G.Kapler)

Par J. Morel et G. Kapler
*Jacques Morel est ingénieur au CNRS à Strasbourg, Georges Kapler est cinéaste à Paris.
Les auteurs de cet article sont seuls responsables de son contenu.

L'envoi de militaires français à Kigali pour sauver les orphelins

Bernard Kouchner se rend une deuxième fois à Kigali le 17 juin 1994, juste avant l'opération Turquoise, accompagné de Jean-Louis Machuron de Pharmaciens sans frontières et de Gérard Larôme, directeur de la cellule d'urgence du quai d'Orsay32. A cette date, le génocide des Tutsi en zone gouvernementale est pratiquement consommé. Les orphelins de la mission du père Blanchard que Kouchner voulait emmener en France en mai ont été massacrés le 10 juin33. Le cinéaste Jean-Christophe Klotz qui accompagnait Kouchner en mai est blessé deux jours avant, lors d'une attaque des miliciens contre les réfugiés de cette paroisse, mais il est évacué grâce à sa couleur de peau34. Il ne reste de Tutsi que dans certains sites, la Sainte Famille, l'hôtel des Mille collines, le stade Amohoro à Kigali, le camp de Nyarushishi à Cyangugu et quelques uns encore cachés dans des marais et chez des Hutu compatissants. La situation militaire des forces gouvernementales est critique. L'aéroport de Kigali a été pris le 21 mai et, début juin, le Gouvernement intérimaire a été contraint d'abandonner Gitarama pour Gisenyi dans le nord-ouest à la frontière du Zaïre. La chute de Kigali est imminente et le Gouvernement intérimaire appelle Paris à son secours.

Bernard Kouchner, accompagné de, semble-t-il, Gérard Larôme, rencontre le général Dallaire à Kigali le 17 juin en se présentant comme « interlocuteur pour son gouvernement sur le terrain »35. Il l'informe de la décision du gouvernement français d'intervenir militairement au Rwanda en vertu d'un mandat prévu au chapitre VII de la charte des Nations unies et lui demande de solliciter une intervention de troupes françaises à Kigali. « D'après une personne présente lors de l'entretien, les deux visiteurs français avaient avec eux une carte, sur laquelle était tracée une ligne délimitant la zone qui devait se retrouver sous le contrôle français. Comme sur la carte présentée par les représentants français aux Nations unies, elle englobait une grande partie de l'ouest du Rwanda et des portions de la ville de Kigali. Kouchner aurait pressé Dallaire de solliciter l'intervention de troupes françaises pour sauver des orphelins et des missionnaires bloqués derrière les « lignes Interahamwe », dans la capitale. Une telle prière de la part de Dallaire aurait pu persuader ceux qui demeuraient encore sceptiques, aux Nations unies comme à Paris, d'approuver l'envoi de troupes françaises à Kigali.»

Dallaire refusa net et dit que le gouvernement français ferait mieux de donner le matériel et les moyens de transport nécessaires aux troupes qui attendaient de rejoindre la MINUAR 2. « Les Français, écrit Dallaire, étaient certainement au courant que leurs alliés étaient responsables des massacres. D'après moi, ils se servaient du prétexte humanitaire pour intervenir au Rwanda, permettant à l'AGR de maintenir une bande de territoire du pays et un peu de légitimité face à une défaite certaine.»37 La présence de troupes françaises à Kigali, aurait empêché le FPR de prendre complètement le contrôle de la ville et du même coup aurait permis aux autorités du Gouvernement intérimaire de reprendre pied dans la capitale.

La mission de Kouchner s'inscrit dans le cadre de la décision d'intervention militaire au Rwanda prise par François Mitterrand, en Conseil restreint le 15 juin38. Après avoir déploré les massacres qui se poursuivent tant côté Hutu que Tutsi, le ministre de la Coopération, Michel Roussin, y déclare : « J'ai eu le général Dallaire au téléphone. Il est très préoccupé car il n'a plus les moyens de protéger les orphelinats, la MINUAR étant sous le feu des combattants.» Cela fait plus de deux mois que la MINUAR est sous le feu des combattants ! Alain Juppé, Ministre des Affaires étrangères, évoque une initiative française en deux volets dont l'un est « une opération pacifique avec les O. N. G. pour évacuer 200 à 300 enfants dans les 48 heures.» François Mitterrand justifie ainsi une intervention militaire française sur Kigali : « Nous pourrions limiter nos objectifs. J'ai reçu des organisations humanitaires et hier soir, Médecins sans Frontières. J'en tire la conclusion que notre effort pourrait être limité à la protection de certains sites, des hôpitaux ou des écoles, sans entrer dans une opération militaire d'ensemble qui serait difficile car il n'existe pas de front continu. A Kigali même il y aurait deux ou trois sites et il faudrait examiner cas par cas d'autres villes.»

La présence de quelques rares survivants Tutsi va donc servir de prétexte à la France pour voler au secours de leurs assassins. Le refus de Dallaire empêche les militaires français de débarquer à Kigali.

Bernard Kouchner rencontre ensuite Paul Kagame qui s'oppose à une intervention militaire de la France. Dès le 17, Kouchner rend compte de sa mission depuis Kigali à Hubert Védrine39. Dallaire se serait opposé à son initiative en disant que : « Pour sauver quelques vies, on va en mettre de très nombreuses en péril.» Kouchner suggère de déclarer que la France a changé de politique : « Il serait bon de faire une déclaration regrettant le passé et en précisant que nous n'entendons mener au Rwanda que des opérations humanitaires.» Il dit être pour sa part « en faveur d'une intervention » mais conseille de « bien en mesurer les conséquences.» Lors de cette conversation téléphonique avec Hubert Védrine, Bernard Kouchner demande de pouvoir s'entretenir au téléphone avec François Mitterrand depuis Kigali. Rendez-vous est pris.

Le 21 juin, Bernard Kouchner rentre à Paris et rencontre aussitôt Hubert Védrine et Bruno Delaye. Il souhaite attirer l'attention de François Mitterrand sur les points suivants afin « d'éviter les risques de dérapage de notre opération humanitaire » :

1.     Préciser que l'opération sera localisée, temporaire, incitative. Que les troupes françaises seront remplacées
avant deux mois par les troupes de l'ONU.

2.  Qu'il s'agit de protéger des civils tutis (sic) contre les milices et en aucun cas d'affronter le FPR ou
stabiliser le Front.

 

3.  Qu'un encadrement politique de haut niveau soit donné sur le terrain à nos forces militaires.  Cet
encadrement devra avoir la confiance du FPR et le contact permanent avec celui-ci.

4.  Il faut éviter la présence des troupes françaises à Kigali où pourtant les massacres continuent. Troupes
(africaines) et matériel doivent être fournis à la MINVAR pour que la tension diminue dans la capitale.

5.  Multiplier les contacts à haut niveau avec le FPR qui doit être considéré comme un interlocuteur essentiel.

6.  Toute cette mission doit être présentée comme une étape nouvelle de notre politique : "le passé est le
passé" .40

La note informe également que Bernard Kouchner désire s'entretenir avec le Président dans l'après-midi. Il souhaite, ajoute-t-elle « avoir vos conseils quant à ses déclarations publiques.» Il est ainsi établi que Bernard Kouchner est un humanitaire aux ordres. Dans ses conseils, il se comporte comme un diplomate envoyé en éclaireur par le Président de la République41. On pourra les juger comme émanant d'un homme modéré. Pourtant Kouchner est très éloigné des paroles fortes qu'il a tenues au retour de son voyage le 18 mai. L'urgence de saisir l'ONU du génocide en cours ne semble pas être impérative pour lui, de même les promesses de la France d'équiper des troupes pour la MINUAR. L'obligation faite par la Convention de l'ONU contre le génocide d'arrêter les présumés coupables semble lui être inconnue. Antoine Bernard de la FIDH rappelle au contraire cette obligation42.

A contrario Jean-Louis Machuron, président de Pharmaciens sans frontières, qui accompagnait Kouchner lors de ce deuxième voyage, se déclare opposé à l'intervention militaire française : « Elle est trop impliquée dans ce conflit. Cela ne peut qu'envenimer les choses. Il fallait intervenir avant, quand les troupes françaises étaient sur le terrain et voyaient que les milices qu'elles avaient contribué à armer commençaient à tuer.»43

Le refus de Dallaire et l'avance militaire du FPR obligeront la France à limiter son intervention à la protection d'une zone au sud-ouest du Rwanda où bon nombre d'assassins trouveront refuge.44 Regrettant son aspect « tardif », Bernard Kouchner, souligne la « nécessité » de cette intervention.45

Bien que mandatée par les Nations unies avec le droit de faire usage de la force, la France ne fera pas d'enquête sur les massacres et ne remettra aucun assassin présumé à la justice quand bien même le génocide des Tutsi est reconnu le 27 juin 1994 par René Degni-Ségui, rapporteur spécial de la commission des droits de l'homme de l'ONU. La France considère ainsi que la Convention contre le génocide, un texte fondamental des Nations unies dont elle est signataire, est un vulgaire chiffon de papier.

Bernard Kouchner retourne au Rwanda une troisième fois, à la tête d'une délégation du Parlement européen, et propose à Dallaire de fournir des enquêteurs sur les massacres. Celui-ci se demande pourquoi les Européens voulaient entreprendre un tel travail alors que l'enquête de l'ONU était en cours et il refuse.46

Dans une interview en 200447, Kouchner réécrit l'histoire à son profit. « Pour ma première mission, au début des massacres, j'avais été sollicité par le représentant du FPR en Europe, Jacques Bihozagara, actuel ambassadeur du Rwanda en France au nom du général Paul Kagamé.» Les massacres commencent dans la nuit du 6 au 7 avril, Kouchner n'arrive que le 12 mai, plus d'un mois après le début des massacres qui se déroulent pour l'essentiel en avril. Il est exact que Kouchner contacte le FPR mais ce n'est pas le FPR qui est à l'origine de son voyage en mai au Rwanda, c'est la cellule africaine de l'Élysée.

La chronologie des événements faite par Kouchner est fausse : « au moment où le génocide a commencé, les troupes internationales ont été partiellement retirées. Ce premier scandale a été suivi par une seconde décision catastrophique : les parachutistes français et belges sont intervenus pour sauver les blancs avec leurs plus précieux effets et se sont retirés, laissant les Hutus massacrer la minorité tutsie.» La décision de retirer son bataillon de la MINUAR a été annoncée par la Belgique à l'ONU le 14 avril, il est effectif le 20 avril. Le Conseil de sécurité décide de réduire la force de l'ONU à 270 hommes le 21 avril. Par contre les parachutistes français ont débarqué le 9 avril et étaient tous repartis le 14 - officiellement du moins -, les autres soldats belges arrivent le 10 avril et repartent le 15 avril. C'est le refus de la France de coopérer avec la force de l'ONU pour secourir les victimes et arrêter les exécutants de ce qui apparaît dès le 8 avril comme un génocide des Tutsi, qui est à l'origine de l'impuissance de l'ONU devant les massacres. C'est le matériel militaire fourni par la France, les automitrailleuses AML Panhard, entre autres, c'est l'inaction, ordonnée par Paris, des soldats français devant les massacres commis par les alliés de la France qui permet à ceux-ci de paralyser la force de l'ONU et de ridiculiser tout ce qui a été conçu par l'Organisation des Nations unies depuis le procès de Nuremberg pour empêcher un nouveau génocide. Des réalités difficiles

à admettre pour l'infatigable promoteur du droit d'ingérence humanitaire.

Dans cet interview de 2004, comme d'ailleurs dans le film de Klotz, Bernard Kouchner persiste à regretter que les paras français ne soient pas allés à Kigali fin juin :

Comme je m'indignais que la communauté internationale ne réagisse pas, le ministre des affaires étrangères [Alain Juppé] m'a confié son souhait d'intervention de la France. J'ai proposé qu'une telle intervention — qui ne s'appelait pas encore Turquoise — devait avoir lieu à Kigali. J'insistais sur la capitale et les Tutsis encore cachés que l'on pouvait sauver. J'ai proposé de tenter de convaincre, avec Gérard Larôme, Paul Kagamé qui se méfiait tant de notre pays. Hélas, Turquoise se déploiera sur la route de l'exil des assassins. Pourquoi ? Je n'ai jamais obtenu de réponse claire. « Trop de danger à Kigali », m'a-t-on affirmé.48

Alors qu'il sait que Dallaire et le FPR étaient opposés à toute présence militaire française à Kigali, puisque lui-même l'a fait savoir le 21 juin 1994, Kouchner maintient son argumentation en 2004. Pourquoi, en tant qu'humanitaire juge-t-il que la vie d'un Tutsi de la capitale a plus de valeur que celle d'un autre Tutsi caché ailleurs dans le pays? Il paraît clair que l'important pour lui est que des militaires français aillent dans la capitale. Bernard Kouchner se présente ainsi comme un des inspirateurs de l'opération Turquoise dans sa version la plus offensive, intervenir militairement à Kigali et par conséquent y faire barrage au FPR, donc y maintenir le gouvernement hutu, son armée et ses bandes de tueurs. Comme il se présente comme humanitaire, Bernard Kouchner a été un des principaux mystificateurs.

En conclusion

La France a utilisé à plusieurs reprises le prétexte humanitaire pour déguiser des opérations politico-militaires de soutien à l'Etat rwandais reconnu en 1998 par la Mission d'information parlementaire comme l'ordonnateur du génocide.49

L'opération de « corridor humanitaire », initiée par Bernard Kouchner lors de son voyage du 12 au 16 mai, a suscité la suspicion du général Dallaire. C'était une opération téléguidée par l'Elysée visant, en rapatriant des blessés et des orphelins en France, à améliorer l'image du gouvernement rwandais dans l'opinion.

L'entrevue de Bernard Kouchner avec le général Dallaire le 17 juin pour lui demander de solliciter l'intervention des troupes françaises à Kigali afin de sauver des orphelins menacés de mort, est dans la droite ligne de la volonté de François Mitterrand en Conseil restreint le 15 juin, d'envoyer des troupes pour protéger des sites à Kigali. Ces orphelins auraient donc servi de prétexte au débarquement des paras français dans la capitale qui aurait permis d'y maintenir les génocidaires.

Ainsi il apparaît que l'objectif louable de sauver des vies peut servir de prétexte à apporter de l'aide à des assassins. Bernard Kouchner avait très bien compris que le génocide des Tutsi était en cours au Rwanda puisqu'il l'affirme à la télévision le 18 mai et qu'il en connaît les auteurs. Il est regrettable qu'il n'en ait pas tiré les conclusions et qu'il ait sciemment instrumentalisé des victimes pour faciliter une opération militaire de sauvetage des auteurs du génocide. Bienheureusement d'autres médecins français, hélas moins connus, ont su soigner les blessés tout en désignant les assassins et leurs complices.

Présentation

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés