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Publié par FRANCE-RWANDA TRIBUNE

"Notre-Dame du Nil", mémoires de jeunes filles brisées

Le Point.fr - Publié le 09/11/2012 à 11:14

Le premier roman de Scholastique Mukasonga, Prix Renaudot 2012, raconte les destins de lycéennes dans le Rwanda des années 70.

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Scholastique Mukasonga a publié son premier livre, "Inyensi ou les cafards", en 2006. © Patrick Kovarik / AFP

Elle dit que le roman l'a réconciliée avec elle-même, et avec l'histoire du Rwanda. Elle parle avec amour de la beauté des "mille collines" qu'elle n'a vraiment découvertes qu'après le génocide, et de la chaleur de leur peuple. Elle prépare tout de même des mouchoirs avant l'interview, au cas où. Scholastique Mukasonga est tombée des nues en apprenant que son premier roman, Notre-Dame du Nil, avait reçu le prix Renaudot : il ne figurait pas dans la dernière sélection. Elle confie pourtant en avoir eu le pressentiment - comme elle avait pressenti qu'elle échapperait aux machettes.

Notre-Dame du Nil raconte l'histoire d'un pensionnat de jeunes filles rwandais, dans les années 70. Une institution réservée à l'élite, tenue par des enseignants français et des religieuses belges. S'y pressent des filles de notables, de commerçants, de militaires et de politiques hutu. Ainsi que le "quota" de 10 % de Tutsi, dont Veronica et Virginia, contraintes d'être plus intelligentes que les autres pour obtenir un diplôme. Au fil des jours, les adolescentes se confient, partagent les provisions préparées par leurs mères, rêvent d'une vie en Europe. Elles décorent leur coin de dortoir avec les photos de Nana Mouskouri ou de Johnny Hallyday, étudient les mérites comparés des crèmes blanchissantes, tirent la langue sur les cours d'anglais et de géographie et pleurent ensemble Frida, leur camarade morte d'une fausse couche.

"Je suis une survivante, pas une rescapée"

Un peu plus loin sur la montagne vit M. de Fontenaille, un ex-planteur de café un peu fou. Ces Tutsi que les Hutu veulent expulser du pays, il en fait, lui, les descendants de pharaons noirs, et supplie Virginia et Veronica de devenir la déesse et la reine des cérémonies étranges qu'il invente en leur honneur.

"Alors qu'il n'y avait entre Hutu et Tutsi qu'une différence de fonction - les uns étaient cultivateurs, les autres éleveurs -, les colonisateurs ont fantasmé toute sorte d'origines aux seconds, explique Scholastique Mukasonga. Les Tutsi étaient une tribu d'Israël. Ou ils étaient égyptiens, ou éthiopiens. En tout cas, ils ne venaient pas du Rwanda. Le personnage de Fontenaille est le symbole de cette folie, qui a eu une grande responsabilité dans le drame de ce pays." Lentement Gloriosa, fille de ministre et commandante dans l'âme, distille sa haine des Tutsi. Jusqu'à ce que le sang coule sous le regard vaguement gêné des Blancs, en une sorte d'abominable prélude aux tueries de 1994.

Scholastique Mukasonga était alors en France. Près de trente membres de sa famille ont péri, dont sa mère. "Je venais d'une région exclusivement tutsi. Si j'étais restée, je serais morte. Je suis une survivante, pas une rescapée." Elle a d'abord écrit Inyenzi ou les cafards, le récit des persécutions qu'elle a vécues, dans l'urgence du cauchemar. "Je l'avais écrit pour moi, pour ne pas oublier. Je me disais que si un matin je me réveillais incapable de raconter cette histoire, tous ces gens seraient vraiment morts", dit-elle. Elle a décrit ensuite l'autre versant de ce passé, dans La femme aux pieds nus : le courage des mères tutsi déterminées à "projeter leurs enfants vers l'avenir", malgré tout. Elle pensait s'arrêter ensuite, mais "le virus de l'écriture était là" : il fallait continuer. Et c'est heureux.

Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, Gallimard, collection Continents noirs, 223 p., 17,90 euros.

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