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Publié par FRANCE-RWANDA TRIBUNE

Rusesabagina récompensé par Lantos FoundationPaul Rusesabagina récompensé par Lantos Foundation le 16/11/2011

Je lis ces derniers jours beaucoup de choses sur Paul Rusesabagina et l’Hôtel des Mille Collines. J’apprécie les gens qui recherchent la vérité sur ce qui s’est réellement passé en 1994. Mais il me semble n’avoir vu aucun témoignage direct de quelqu’un qui a vécu dans cet hôtel durant cette période sombre de notre histoire personnelle, individuelle, familiale et nationale. C’est à ce titre que je voudrais apporter ma modeste contribution à l’éclairage des faits.

Je me bornerai uniquement aux choses que j’ai vécues avec les autres réfugiés, parce que, en toute honnêteté, je me sentirais très mal à l’aise pour dire ou commenter ce que je ne connais pas ou que je connais mal.

Je suis arrivé, après trente six mille et une péripéties, à « atterrir » à l’hôtel des Mille Collines le 14 avril 1994 dans l’après-midi. Aussitôt arrivé dans la chambre 211 qu’on m’a attribuée, j’ai pris le téléphone, j’ai appelé la rédaction de RFI à Paris. Dieu a fait qu’au moment de mon appel Madeleine Mukamabano, par bonheur, était là dans la salle de rédaction à Paris. Elle m’a demandé qui était réfugié à l’hôtel ? J’ai répondu que je ne savais pas parce que je venais à peine d’arriver. Elle m’a cité quelques noms. Mais je ne savais vraiment pas qui était à l’hôtel.

Elle m’a alors dit : « Est-ce que tu peux essayer de faire une liste de ces réfugiés et me la faxer ? Les confrères et moi ici à Paris allons sensibiliser le gouvernement français, et à travers lui et avec lui sensibiliser l’ONU et les gouvernements des autres puissances, pour une éventuelle évacuation des réfugiés de l’hôtel des Mille Collines ». Les étrangers venaient alors d’être évacués quasi-totalement de Kigali et on refusait de prendre des fugitifs rwandais sur les convois. J’ai accepté la mission.

Je suis allé taper à diverses portes, comme ça au hasard, ne sachant même pas comment j’allais être accueilli. J’ai expliqué ma démarche et proposé qu’on tienne une réunion. Parmi les sept premières personnes avec lesquelles j’ai tenu la première réunion dans ma chambre et qui m’ont aidé à mettre les idées au clair sur ce projet, je citerais l’ancien président d’Ibuka, Jean-Bosco Rutagengwa. Ces personnes m’ont ensuite aidé à faire circuler l’information parmi les réfugiés de l’hôtel et à mettre Paul Rusesabagina au courant.

Tout l’après-midi et toute la nuit de ce jeudi 14 avril 1994, nous avons travaillé sans une seule seconde de repos, sans même être sûr que nous allions avoir la chance d’être évacués. Paul Rusesabagina nous a ouvert la ligne fax qui était dans le bureau de la direction au rez-de-chaussée. Nous avons faxé les listes à RFI. La dernière est partie le lendemain, vendredi 15 avril 1994, à 7h15 du matin, avec des centaines de noms des réfugiés et nos familles, ainsi que les adresses et autres contacts possibles de parents, amis ou connaissances qui pouvaient être à même de nous accueillir chez eux une fois à l’étranger.

J’étais très très fatigué même pour me réjouir de l’arrivée de ma famille ce jour-là, évacuée de chez nous par le major Cyiza Augustin, ce brave homme, intègre, franc, honnête, courageux, dévoué, intelligent … que les méchants ont ignominieusement enlevé et assassiné récemment.

A RFI à Paris, Madeleine elle-même et ses collègues de travail s’étaient organisés de façon que le contact est resté régulier et permanent par téléphone et par fax. Une jeune fille du nom d’Inès, du reste que je n’avais jamais vue auparavant, m’a été envoyée par ses parents et m’a apporté une assistance inestimable à mettre de l’ordre dans les listes.

A partir de cet instant, les réfugiés de l’hôtel devaient téléphoner et envoyer des fax à ces parents, amis ou connaissances et les mettre au courant de ce que nous étions en train d’envisager. Personnellement, je n’ai payé aucun franc pour ce travail, et à ma connaissance, personne n’a payé pour les téléphones et les fax que nous avons envoyés, ou pour les fax que nous avons reçus. A la suite de ces actions, l’hôtel des Milles Collines a été appelé par RTLM « Indili y’Inyenzi », c’est- à -dire « Nid de Cafards ».

Dans la suite, nous avons tenu beaucoup d’autres réunions informelles, dans ma chambre ou dans d’autres différentes chambres, pour rédiger des fax, notamment à l’intention des grands de ce monde. Mr François-Xavier Nsanzuwera, parce qu’il réfléchissait beaucoup plus rapidement que nous les autres, est devenu, de facto, notre rédacteur. Au moment où nous nous en étions encore aux salamalecs, lui avait déjà accouché des paragraphes sur le papier et généralement nous ne faisions qu’apporter quelques petits plus à son travail. Pour les nombreux fax que nous avons envoyés, nous n’avons payé aucun franc. Chaque fois, le bureau de Paul Rusesabagina était ouvert pour nous, lui-même était toujours là, disponible pour nous.

Durant près de deux semaines après mon arrivée à l’hôtel des Mille Collines, j’ai tous les jours utilisé le téléphone de ma chambre pour appeler des confrères journalistes que je connaissais à l’étranger. Je n’ai payé aucun franc. Puis les Télécoms rwandais ont coupé les téléphones de l’hôtel. Nous ne pouvions communiquer qu’entre chambres, mais pas avec l’extérieur.

Le 26 avril 1994, les lignes ont été rétablies. Je l’ai su quand de nombreux réfugiés m’ont appelé dans ma chambre pour, excités, me dire : « Thomas, les téléphones fonctionnent à nouveau. Rappelles tes amis de RFI ». Je l’ai fait. De ma chambre. Pour dire que nous étions encore en vie, mais hypothétiquement. Puis les journalistes m’ont dit : « Est-ce qu’on peut faire une interview avec toi ? Parce qu’on ne sait pas ce qui se passe au Rwanda. Est-ce que les massacres continuent ? Est-ce que la guerre continue ? ».

En effet, les seuls journalistes qui travaillaient à Kigali et qui pouvaient le faire, c’était uniquement ceux de RTLM, de Radio Rwanda et des autres média reconnus aujourd’hui comme ayant été les « média de la haine ». Il n’y avait aucun journaliste international à Kigali.

J’ai alors mesuré quelles pouvaient être les conséquences de cette interview. Avant d’accepter de la faire, j’ai pris quelques temps pour en discuter avec ma femme, et ensuite avec d’autres réfugiés. L’avis général a été : « Fais-là. De toute façon, au point où nous en sommes, nous n’avons rien à perdre ! ». J’ai rappelé à Paris et j’ai donné l’interview. La journaliste qui l’a prise est Corinne Manjou. L’interview est passée sur les antennes non seulement de RFI mais aussi de plusieurs autres radios.

A partir de cet instant, je suis devenu l’homme le plus recherché de l’hôtel des Mille Collines. Pour la simple raison que j’avais, en particulier, décrit comment les FAR perdaient du terrain, comment le FPR gagnait, et ce que le FPR occupait déjà dans la capitale comme terrain, et parce que dans cette interview j’ai regretté que le FPR n’avançait pas assez rapidement pour mettre fin au cauchemar de quelques rares survivants encore en vie. Des tueurs ont été envoyés pour m’exécuter. Ca n’a pas marché. Paul ne m’a pas jeté à la porte. L’armée a alors réellement décidé de bombarder l’hôtel.

La situation était telle que certains de mes amis d’infortune, réfugiés comme moi, en sont arrivés à m’appeler dans ma chambre pour m’insulter, me qualifiant d’irresponsable. Mais Paul Rusesabagina m’a appelé dans sa suite et m’a intimé l’ordre de ne pas bouger de l’hôtel. Il m’a dit qu’il était en contact avec le général Dallaire sur cette menace. Le capitaine sénégalais Mbaye Diagne, ce brave mort en héros, m’a tenu le même discours. Ils m’ont dit d’enlever le numéro de ma chambre. Par la suite, le lieutenant-colonel Laurent Munyakazi est venu en personne dire à Paul Rusesabagina : « Nje gushaka iyo mbwa Kamilindi », autrement dit « je viens chercher ce chien de Kamilindi ». Paul Rusesabagina ne m’a pas livré. Il a négocié avec lui deux heures durant. Il lui a offert des choses.

Pourtant, ce Paul Rusesabagina qui m’a ainsi acheté, je ne l’ai vu pour la première fois qu’à l’hôtel des Mille Collines une fois que j’y ai pris refuge. Je ne l’ai jamais connu avant. Lui non plus ne me connaissais pas avant Mille Collines. Et je crois que je serais resté anonyme pour lui si je n’avais pas donné autant de tourments à autant de monde. Mais il m’a acheté, et acheté sans savoir qui réellement j’étais, sinon qu’un jeune homme, un tout jeune journaliste.

A la suite de toutes ces menaces, qui se sont conclues par le tir d’un boulet de canon sur l’hôtel, heureusement sans faire de victime ni de blessé, Mille Collines a été déclaré propriété des Nations-Unies. Un drapeau de l’ONU a été hissé au sommet de l’hôtel et deux véhicules blindés de la MINUAR ont commencé à y stationner.

Quand l’eau a été coupée dans la capitale, nous avons bu l’eau de la piscine de l’hôtel des Mille Collines. Quand nous l’avons épuisée, je ne sais pas comment Paul a pu avoir un camion citerne, et chaque jour il est allé nous chercher de l’eau. Je ne sais pas où il la puisait, mais le fait est que le camion nous a approvisionnés tous les jours.

Quand l’électricité est elle-même devenue un grand problème à Kigali, les génératrices (groupes électrogènes) de l’hôtel ont toujours fonctionné pour nous. Nous avons pu faire la cuisine. Nous avons pu suivre à la télévision la cérémonie d’installation du président Nelson Mandela. Nous n’avons payé aucun franc pour l’électricité de l’hôtel que nous avons consommée ni pour le carburant des génératrices. Et durant tout le temps que j’ai été réfugié aux Mille Collines, je n’ai vu personne parmi les réfugiés faire la cuisine au charbon comme de coutume dans de nombreuses familles dans la capitale.

Le 3 mai 1994, en fin de matinée, deux Casques Bleus ont tapé violemment à la porte de ma chambre. Ils nous ont dit de descendre en catastrophe avec nos effets. Quand nous sommes arrivés dans le lobby ma famille et moi, il y avait foule et d’autres soldats de la MINUAR étaient en train de lire des noms sur une liste, dont les miens, ceux de ma femme et de notre  petite fille. Ils nous ont fait monter sur des camions de l’ONU, et nous sommes partis. Paul Rusesabagina ne nous a jamais retenus pour nous faire payer quoi que ce soit avant de quitter l’hôtel. A la fin de la journée, nous sommes revenus à l’hôtel dans les circonstances que plus d’un connaissent.

Durant tout le temps que ma famille et moi avons été réfugiés à l’hôtel des Mille Collines, nous n’avons payé rien du tout. Ni pour la chambre, ni pour la nourriture, ni pour l’eau, ni pour l’électricité, ni pour les téléphones et les fax que j’ai continué à utiliser jusqu’à mon évacuation le 29 mai 1994 sur Kabuga dans la zone du FPR.

Il est vrai qu’au milieu de ce mois de mai 1994, un des employés de l’hôtel m’a apporté une facture dans ma chambre. La somme était colossale. Il m’a expliqué qu’il s’agissait simplement d’une reconnaissance de dette. Mais j’étais très préoccupé par la question de savoir comment j’allais, si je survivais, travailler éternellement pour payer cette dette. Nous en avons discuté entre refugiés et nous avons su par la suite que « Sabena ou l’ONU allaient tout prendre en charge ». A la fin, et ça avant même notre retour dans la capitale, j’ai effectivement appris comme tous les autres que Sabena avait payé tous nos frais de l’hôtel des Mille Collines : des millions.

Voilà mon humble témoignage.

Je reste à la disposition de quiconque voudra des éclaircissements. Mais de grâce, n’entrons pas dans les polémiques inutiles. Les faits parlant d’eux-mêmes, je propose que nous nous en tenions uniquement aux faits. Cela nous évitera de galvauder la vérité.

D’autre part, n’ayant pas la qualité d’ubiquité, j’invite les autres réfugiés de l’hôtel des Mille Collines qui le veulent à faire leurs propres témoignages. C’est d’ailleurs une façon de restituer l’histoire, mieux la mémoire. Qui oublie revit ce qu’il a vécu.

En conclusion, les réfugiés de l’hôtel des Mille Collines étions tous vivants quand le FPR a mis fin au génocide des Tutsis du Rwanda. Personne n’a été tué, blessé, battu, torturé, expulsé ou extrait de l’hôtel tout le temps que nous y étions réfugiés. Paul Rusesabagina est parvenu à faire l’impossible pour préserver nos vies au moment où d’autres étaient en train de massacrer leurs propres enfants, leurs propres femmes, et que sais-je encore.

Qu’est-ce que nous étions pour Paul Rusesabagina ? Bien peu d’entre nous étaient peut-être ses amis ou proches parents.

Mais nous ne l’étions pas tous, tous les 1.200 et plus qui sommes passés par l’hôtel des Mille Collines au moment où il en avait les rennes en main.

Enfin, si l’hôtel des Mille Collines est devenu mondialement connu, je dirais même célébrissime, et si nous tous ses réfugiés avons été préservés, beaucoup de personnes y ont absolument contribué. Paul Rusesabagina n’était heureusement pas seul. Justement, que dire du rôle de Madeleine Mukamabano ? Une très très petite poignée de gens le savent et l’apprécient. Nous étions tous vivants à la fin du cauchemar, c’est le plus grand essentiel. Et merci infiniment pour tous ces anonymes qui y ont contribué de près ou de loin. Que Paul Rusesabagina soit leur porte-drapeau, ce n’est que le commencement d’un processus qui les fera connaître. Ca aussi ça compte, non !

 

Thomas Kamilindi

Journaliste rwandais

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Mayele KAREGEYA 22/11/2011 19:55


 Monsieur ,


je vous prie de m'aider à trouver une place pour que je parvienne  à envoyer des articles de fond . La plupart du temps , je  me trouve obligé de couper court car je ne sais pas comment
publier sur votre blog mes ecrits comme articles . Je voudrias une trouver une occasion pour réactiver ma plume . Mais pour des raisons que vous pouvez deviner , je n'ai pas pu le faire . Mais
jusque quand , se taire et jouer l'insensible.


Je vous ai donné mon numero tel , car le premier était mal écrit . Encore c'est +4571452416


Merci .

Mayele KAREGEYA 22/11/2011 19:46


                              
NE DIABOLISONS PAS TOUT.....


                               ......en
tout politisant


   Je lisais le témoignage de Thomas Kamilindi in , Rusesabagina et L'Hotel des Milles  Collines....... Je me rappelle que quelques temps après le genocide , j'ai
posé mes yeux sur la publication américaine avec un titre évocatif sur ce qui passait au Rwanda . Le titre était : DEVILS ARE NOT IN HELL , THEY ARE IN RWANDA .


Force est de constater que plus de quinze ans viennent de passer depuis cette publication , mais l'assertion reste de jour en ce qui concerne le Rwanda . Sans parti pris , je ne vois pas pourquoi
tout ce brouhaha , tollé sans fondement sur Rusesabagina . Est-ce un miracle qu'au Rwanda on pût avoir des gens qui avaient encore un coeur humain au moment ou l'humanisme semblait être la vertu
la plus adéquate ....car il fallait faire montre d'insensibilité vis à vis des pauvres tutsis non armés et certains hutu qui avaient commis la maladresse d'avoir eu raison trop tôp en criant
, corps et âmes , contre ce qu'ils appelaient la dictature de Habyalimana ? ........koko izina niryo bantu : NGORORABANGA .


L'équation n'est pas difficile  quant à la recherche  des racines . Toute vérité qui ne caresse pas le pouvoir de Kagame - pas lui seulement . Car même du temps de Habyarimaana , on
devait ou bien chanter ses "hauts faits " , ou bien se retrouver au bureau de la criminologie , et subir les tortures du diable SIMBIKANGWA , dans sa chaise roulante , une fois qu'on avait osé
jouer l'intellectuel objectif en politique _ dans "le sens des poils" sera transfomée en idéologie du génocide , divisionisme , sectarisme .... Comme si le crime des autres sert d'absolution
pour ceux commis par le FPR . Again , one does not need to be a prophet of doom to foresee somberer political future perspectives if the rwandan society remains built on miscreancy ,
political and ethnic parties specialising in mud smearing each other . Rwanda has lived the human catastrophy because regimes have not wanted to go out clean and clear on the roots of the rwandan
society evils .Cette vision manichéenne seculaire entre les ethnies fait que le Rwanda reste toujours "une bâtisse avec un volcan actif comme fondation." Devons nous attendre
encore  30 ans , pour que de l'extérieur une force armée envahisse le pays ? Et cela jusque quand ?  Car le rwanda risquerait de se retrouver transfomé en un cycle infernal . Mais ,
l'idéal RWANDA NATIONAL CONGRESS peut servir d'amorce pour une certaine transformation du conflit , en vue d'une eventuelle résolution. Je parle de l'idéal du projet de société , et non des
indivudus qui ont posé les jalons commme précurseurs.  Car dans le contexte socio politique du Rwanda , tout le monde a tort directement ou indirectement . Ne soyons pas des gens de courte
mémoire , en oubliant le passé on revit ce qu'on a vécu.