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Publié par JMV Ndagijimana

Photo : un manifestant anti-français en novembre 2006 à Kigali (Arthur Asiimwe/Reuters)

Par David Servenay | Rue89

Après trois ans de brouille, Paris a donné des gages sur plusieurs dossiers sensibles des relations franco-rwandaises.

Quelle mouche a donc piqué Paul Kagamé ? Le week-end dernier, le président rwandais a signé l'adhésion de son pays au Commonwealth, tout en rétablissant les relations diplomatiques avec la France. Un aller-retour de Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, à Kigali a-t-il suffi à effacer trois ans de brouille ?

Même Alain Gauthier a été surpris. Le président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda ne s'attendait à une reprise aussi rapide des relations diplomatiques entre la France et le Rwanda.


« L'annonce a été abrupte et je ne sais pas si on en tirera bénéfice. Mais nous avons l'espoir qu'il y ait moins de freins politiques, côté français. »

Depuis Reims, d'où il traque avec sa femme Daphrosa les anciens génocidaires réfugiés en France, il avait eu écho des négociations en cours pour rapprocher les points de vue. Mais pas aussi vite. En fait, c'est le président rwandais qui a pris l'initiative, « point d'aboutissement d'un processus de deux ans de contacts », analyse un observateur.

Le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, est allé deux fois à Kigali, mais cette fois-ci Paul Kagamé a souhaité voir un proche de Nicolas Sarkozy. Le secrétaire général de l'Elysée a donc fait un saut jusqu'à Kigali, accompagné du nouveau conseiller Afrique de la présidence, André Parant. (Voir la vidéo, en Anglais)


Trois points noirs à éclairer


L'entretien, qui a duré une heure et demi, n'a fait qu'effleurer les dossiers noirs des relations franco-rwandaises. Paul Kagamé a simplement dit :

« Il y a une nouvelle administration en France, qui donne des signes très positifs par rapport à l'ancienne. Les raisons qui m'avaient conduit à rompre les relations diplomatiques n'existent plus. »

Sans être plus explicite, le président rwandais a donc indiqué clairement sa volonté de tourner la page. « Quand ? », ont demandé ses interlocuteurs. « Maintenant, si vous le souhaitez », a répondu Kagamé.

Officiellement, il n'a donc pas été question des affaires judiciaires en cours. Elles restent pourtant « problématiques » pour les deux exécutifs. Retenons-en trois.


Le dossier Bruguière sur l'attentat contre le Falcon 50 d'Habyarimana


Le dossier sur l'attentat qui coûta la vie au président Juvénal Habyarimana en 1994, point de départ des massacres, est le plus emblématique, car il comportait en 2006 la demande de diffusion de mandats d'arrêt internationaux contre Kagamé et neuf de ses proches. Depuis, plusieurs témoins accusateurs se sont rétractés, mais surtout, la chef du protocole de la présidence rwandaise, Rose Kabuyé, a été mise en examen. Ce qui permet à Kigali d'avoir accès au dossier. L'affaire est donc en train de se dégonfler.


Les génocidaires réfugiés en France


C'était le dossier sur lequel Paris pouvait facilement faire un pas en avant. Depuis 1994, aucun génocidaire n'a jamais été renvoyé devant une cour d'assises française, là où les Belges ont déjà conduit quatre procès. Il existe aujourd'hui quinze informations judiciaires contre des Rwandais installés en France : un prêtre, un ancien préfet, des médecins… etc. Tous soupçonnés d'avoir joué un rôle d'instigateur dans les massacres qui ont fait plus de 800 00 morts en trois mois.


Le dossier Turquoise contre les militaires français


L'information judiciaire pour « complicité de génocide et/ou crimes contre l'humanité »
est ouverte depuis décembre 2005. Elle vise à déterminer la responsabilité de plusieurs crimes et viols survenus entre le 22 juin et le 21 août 1994, dans la zone contrôlée par l'armée française. Après des débuts tonitruants, l'enquête est aujourd'hui complètement enlisée.


Un pôle génocide comme préalable ?


L'hypothèse d'un « deal » entre Paris et Kigali est séduisante. La chronologie tend à la conforter. Le 26 octobre dernier, la ministre de la Justice fait une annonce aussi inattendue que discrète à la fin d'un discours sur les JIRS (juridictions interrégionales spécialisées). Michèle Alliot-Marie annonce la création d'un « pôle génocide et crime contre l'humanité » :

« Le traitement judiciaire du génocide et du crime contre l'humanité connaît des difficultés analogues à celles du crime organisé : dispersion des informations et des compétences, nécessité d'une expertise de haut niveau face à des contentieux de grande technicité.

Pour lever ces difficultés, j'ai décidé la création d'un pôle génocide et crime contre l'humanité au sein du tribunal de grande instance de Paris. Je présenterai cette mesure dans le cadre du projet de loi sur la spécialisation des juridictions et des contentieux, qui sera prochainement discuté au Parlement. »

Rompant avec quinze ans d'immobilisme, le gouvernement veut apparemment donner un coup d'accélérateur sur les quinze procédures visant les Rwandais installés en France. Concrètement, rien n'est pourtant décidé : ni les crédits, ni les moyens humains n'ont encore été débloqués pour ce projet qui devrait voir le jour en 2010. Aucun service d'enquête (policiers ou gendarmes) n'est, pour le moment, envisagé dans cette structure ad hoc.


La visite des juges françaises à Kigali


Deuxième signal reçu positivement à Kigali : la décision définitive de refuser le statut de réfugié à Agathe Habyarimana (la veuve du président assassiné). Dans une décision rendue le 16 octobre, le Conseil d'Etat a fermement rejeté le recours de celle qui fut pendant des années la patronne de l'Akazu (la petite maison), le centre du pouvoir réel de l'exécutif rwandais.

La plus haute juridiction administrative estime « sérieuses » les « raisons de penser qu'elle s'est rendue coupable d'un crime contre l'humanité ».

Mieux : selon Hirondelle, agence d'information basée à Arusha, ce même 16 octobre, les deux juges françaises chargées d'instruire les dossiers des présumés génocidaires sont en Tanzanie. Elles cherchent auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) des éléments de preuves pour confondre les suspects. Sans oublier Agathe Habyarimana qui, n'ayant jamais été inquiétée par le TPIR, n'en reste pas moins un élément central de la nébuleuse qui activa le génocide.

Enfin, le samedi 21 novembre, les deux juges Fabienne Pous et Michèle Ganascia se rendent pour la première fois à Kigali. Malgré la rupture des relations diplomatiques, elles sont parvenues à effectuer ce déplacement, là encore pour étayer leurs dossiers. C'était sans doute la dernière condition pour que Paul Kagamé revienne sur sa décision de rompre avec Paris. Reste à nommer les ambassadeurs et rouvrir les bureaux.

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