Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Archives

Publié par La Tribune Franco-Rwandaise

Par Eugène Ndahayo

Eugen-ndahayo.jpgOn dénombre aujourd’hui une vingtaine d’organisations politiques qui se réclament de l’opposition. Ces organisations disent combattre un même régime mais n’arrivent jamais à fédérer leurs efforts.

Depuis 1996, des propositions sont faites pour aller à l’union et renforcer les actions unitaires de cette opposition mais c’est lamentable de voir comment les organisations politiques passent leur temps à s’entre-déchirer plutôt que de faire front commun pour mutualiser leurs forces, leurs énergies en vue d’une stratégie commune pour donner au pays les moyens d’une alternance crédible. L’union que ces organisations préconisent est en réalité une illusion qu’elles vendent aux Rwandais : elles ne font rien pour la rendre possible.

Et la conséquence immédiate de cette situation est la pérennisation du FPR au pouvoir. L’opposition est l’instrument premier qui aide le FPR à rester au pouvoir.  Ce n’est pas le pouvoir qui est trop fort, mais c’est l’opposition qui est trop faible car elle n’est pas en mesure de présenter une alternative et de mener la lutte en rangs serrés.
 
Il est évident que, éclatée en mille pièces détachées, mal organisée, parlant rarement le même langage, sans stratégies concertées, l’opposition s’interdit elle-même de capitaliser les faiblesses du régime et s’offre comme une proie facile, aucune organisation n’étant capable de résister seule face à la machine infernale du régime de Kigali et de ses soutiens.
 
Une opposition qui sert la messe mais pas la foi
 
L’opposition baigne dans une culture de médiocrité qui ne dit pas son nom car elle ne s’est jamais construite comme un corps ou des corps politiques capables d’atteindre le pouvoir.
 
De toute évidence inefficace et inoffensive, l’opposition souffre d’un effroyable amateurisme et d’une grave myopie de stratégie qui la conduit d’échec en échec. Elle  n’a aucune stratégie de conquête du pouvoir, aucune stratégie gagnante :

 1. Qui peut sérieusement croire à une stratégie de renversement du régime de Kigali axée sur des déclarations à l’emporte-pièce, des « prédictions astrales » telle « les jours de Kagame sont comptés », des communiqués de presse pour informer l’opinion que les avocats ont pu rencontrer les détenus dans leur prison respective, des journées de prière, des marches qui réunissent rarement au-delà de 100 personnes à 8 000 km de Kigali ? Certes ces actions peuvent servir à quelque chose mais elles ne sont pas suffisantes. Dans tous les cas cette stratégie a fait long feu et ne semble pas aller dans le sens d’une conquête du pouvoir. La politique ce n’est pas des incantations ni l’astrologie, c’est du tangible.

 2. Tout s’improvise sur le tard. Les opposants sont constamment sur la défensive, réagissant aux initiatives du régime plutôt que de planifier une stratégie. Ils se laissent aisément détourner de leurs objectifs principaux et distraire par toutes les initiatives de leur adversaire commun. On se demande si l’opposition veut vraiment gagner quelque chose. A ce rythme, elle finira par convaincre n’importe quel bon samaritain qu’elle ne vaut pas une messe de prière pour son avenir.

 3. La seule offre de l’opposition rwandaise face à un peuple tétanisé, pris en otage par un régime autocratique et criminel, est l’irresponsabilité. Et pour cause : elle est minée par des divisions inavouées accentuées par un conflit de leadership. Comment comprendre en effet que des hommes pour la plupart bien formés et issus de tous les secteurs d’activité, restent englués dans des querelles de bas étage, des guerres de positionnement et des egos surdimensionnés ? Chacun se croit plus intelligent, plus malin, plus rusé que l’autre. Personne n’est prêt à accepter un leadership issu d’une autre organisation que la sienne. La haine reste la chose la mieux partagée au sein des opposants au régime; tout en parlant de l’union de l’opposition, ils font tout pour consacrer la division de celle-ci : diabolisation des autres (fondée sur l’origine ethnique ou régionale), caprices politiques sur fond de calculs individualistes « Moi ou personne » ; autrement dit : « au lieu que ce soit l’autre, je préfère que Kagame et son FPR restent aux affaires ». L’égoïsme de chacun ne peut conduire qu’à l’échec.

 4. Chaque année, de soi-disant opposants créent un nouveau parti politique oubliant que la naissance d’un nouveau parti politique, dans la configuration actuelle, augmente l’espérance de vie au pouvoir du régime de Kagame. Les partis politiques sont devenus comme des entreprises privées.

5. Etc. 

L’état des lieux s’impose
 
Avant de réclamer le dialogue avec le pouvoir, l’opposition ferait mieux d’abord d’aller aux états généraux pour que les vérités soient dites et que la part des choses soit faite.
 
De toute évidence, l’opposition a mal engagé la bataille pour l’alternance. Depuis 20 ans en effet on croit vivre un mauvais feuilleton dont les épisodes se succèdent sans jamais changer, sans jamais évoluer sauf à produire encore et toujours plus de drames et plus de souffrances. Au moment où elle laisse croire qu’elle va prendre son envol, elle se retrouve chaque fois dans une situation de faux départ.
 
L’opposition a pour objectif de conquérir le pouvoir. Fort malheureusement, outre qu’elle n’a pas conquis le pouvoir, l’opposition rwandaise a aussi trahi le peuple qui cherche toujours désespérément une organisation politique pouvant le conduire vers la démocratie en lieu et place du régime criminel et totalitaire actuel.
 
Après 20 ans d’une opposition de figuration, inefficace, désunie, hétéroclite et d’une poursuite de vent caractérisée par un manque de réalisme politique aberrant (et ce, malgré l’adhésion massive des populations au changement), il est temps de s’arrêter pour dresser le bilan.
 
Pour espérer pouvoir rebondir, il lui faut réorienter la lutte, faire une autocritique et faire taire les égos surdimensionnés. Cet exercice est une condition sine qua non pour la relance méthodique de la lutte devant déboucher absolument sur la fin du règne de la terreur au Rwanda. L’état des lieux doit s’imposer à tous et impliquer toutes les forces progressistes (partis politiques, organisations de la société civile, églises,  etc.).
 
L’une des faiblesses structurelles de l’opposition, c’est le manque de réflexion, de laboratoire de stratégie, d’analyse, d’une espèce de « think tank » dans lequel on analyse minutieusement la situation interne, mais aussi la géopolitique de la région avec les implications sur le plan international. Lorsque la réflexion ne précède pas l’action, on ne peut qu’improviser, surtout lorsqu’on a en face une dictature sanguinaire avec un trésor de guerre inestimable.
 
L’état des lieux devra aussi faire appel aux élites afin d’ouvrir un espace pour la réflexion au sein des partis, au sein de la société civile et au-delà. Il est vrai que le règne sanguinaire de Kagame marqué par des assassinats, des disparitions, des exécutions sommaires, des tortures, a traumatisé de nombreux Rwandais, éloigné progressivement du champ politique les élites et la masse. Le processus doit aboutir à un véritable état des lieux et non à quelques réunions folkloriques et doit être pensé dès maintenant. , et les différents acteurs doivent trouver les voies et moyens pour y parvenir.
 
Une fois le droit d’inventaire fait, on devra penser à un projet alternatif au système de gouvernance actuel, mais à condition que tous les acteurs cessent leurs mesquineries et se mettent résolument au service des intérêts des populations plutôt que leurs intérêts propres.
 
Les idées avant les hommes.
 
Après 20 années d’une gestion désastreuse, l’urgence au sein des partis de l’opposition ne devrait pas être les luttes de chefs, mais l’élaboration d’un projet alternatif au système actuel afin d’éviter qu’à la chute de ce régime, le pays ne sombre dans le désordre voire le chaos. Il faut dire que le risque d’en arriver là est très grand, au regard de la longévité du système, mais aussi des frustrations qu’il a engendrées au fil du temps. De ce point de vue, l’alternance devrait moins résonner que l’alternative. 2017, c’est demain, et il est illusoire de croire que Kagame qui rêve de faire un bail viager sur le Rwanda, entame quelque réforme que ce soit. Il n’a d’ailleurs aucun intérêt à le faire, du moment où l’opposition est faible.

Néanmoins, s’il est indéniable que l’opposition s’est plantée durant près de 20 ans, il faut aussi relever que le pouvoir FPR s’est aussi affaibli au fil du temps, même si dans l’imaginaire collectif on continue de croire à un système fort et indéboulonnable. Ce pouvoir n’a jamais été fort, mais c’est l’opposition qui est faible. Une déclaration discutable, diront certains, Qu’à cela ne tienne, il faut le reconnaître, le pouvoir tout en se maintenant par la force, s’est affaibli au fil du temps à cause de la folie des grandeurs de Kagame qui a fait voler en éclats ce qu’on peut appeler la funeste famille du FPR.
 
Tout comme dans l’opposition, l’égoïsme a aussi laissé des traces au sein du pouvoir. Kagame continue de faire le ménage autour de lui et de vivre dans la peur panique en s’entourant d’une meute de chiens de garde. Le sort des figures de proue de la guerre de 1990 et les représailles infligées à leurs soutiens respectifs aussi bien civils que militaires ont fragilisé le système au pouvoir. La conséquence de ce qu’on pourrait appeler une purge, c’est la conversion aux idées du changement de pouvoir de tous ceux qui sont aujourd’hui mis sur la touche.
 
En outre, depuis le rapport Mapping et la mise en évidence du rôle de Kigali aux côtés des rebelles du M23, les principaux soutiens  du régime, tout en continuant de faire les affaires avec le régime, ont plus ou moins pris un peu de distance sans toutefois aller jusqu’à le lâcher. Aujourd’hui, dans les milieux politiques et diplomatiques lorsqu’on leur reproche de soutenir le pouvoir autocratique et sanguinaire du FPR, les politiques et les diplomates pour se défendre balaient ces accusations du revers de la main, mais en précisant que l’opposition n’est pas organisée, qu’elle n’a pas de programme, n’a pas le langage des gens disposés à prendre les rênes d’un pays etc. « Il est difficile d’appuyer la prise de pouvoir des gens qui ne présentent aucun programme », laisse-t-on entendre souvent.
 
L’état des lieux de l’opposition devra donc déboucher sur l’idée d’un projet alternatif qui doit prendre en compte des secteurs prioritaires, comme :
 
1. La réforme de l’armée, une institution budgétivore qui grève les ressources de l’Etat au détriment de la santé et de l’éducation.
2. La réforme de la Justice, l’un des piliers de tout système démocratique mais qui apparaît sous le système FPR comme une véritable gangrène de la nation.
3. La décentralisation,
4. L’épineuse question du foncier dont plusieurs acteurs s’accordent à dire qu’il constitue, si on n’y prend pas garde, le germe d’une déflagration future.
5. La réduction de la pauvreté, 
6. L’éducation et la santé.
7. L’impunité liée aux crimes de sang et aux crimes économiques.
8. La paix et la stabilité régionales
9. Enfin, les bases d’un véritable Etat démocratique passent par la mise en place d’une constituante qui se chargera d’élaborer une nouvelle Constitution. Il ne faut jamais perdre de vue qu’après ce régime, il faudra nécessairement une transition. Une fois les contours de ce projet établis, on pourra ouvrir le débat sur le profil de l’homme qui pourrait le porter et le mettre en œuvre. Un lobbying pourra être entamé auprès des partenaires et de la communauté internationale afin qu’ils soient rassurés que la rupture avec l’ancien système ne conduira pas au chaos, comme on le voit ailleurs.
 
Conclusion
 
Tant qu’on ne fera pas ce droit d’inventaire et qu’on passera le temps à se focaliser sur les hommes plutôt que sur un véritable projet alternatif au pouvoir actuel et sur les voies et moyens de l’alternance, les Rwandais seront toujours dans l’impasse, et Kagame et sa bande de pilleurs, de violeurs des droits de l’Homme se frotteront encore et toujours les mains au-delà de 2017. Une période très stratégique pour toute la région car il y aura aussi des élections au Burundi et en Tanzanie en 2015, en RDC et en Ouganda en 2016.
 
Face à ce qui s’annonce comme une situation compliquée dans la région, la situation interne du Rwanda en 2017 risque, comme toujours, de ne pas être une priorité de la communauté internationale, ce qui risque de défavoriser les forces démocratiques si jamais elles ne s’organisent pas pour présenter une alternative crédible.
 
Comment amener les responsables de l’opposition à remettre en cause la stratégie infructueuse actuelle basée sur les ambitions certes légitimes des hommes au profit d’un vrai projet de société pour réaliser l’alternance tant souhaitée par les Rwandais? Les FDU-INKINGI comptent ouvrir et participer sans tabou à ce débat plus qu’utile.
 
Si rien ne se passe, d’ici 2017, il ne faudra pas s’étonner que le peuple tombe dans le fatalisme et dans le défaitisme et se détourne définitivement de l’opposition
Par Eugène NDAHAYO
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article