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Publié par La Tribune Franco-Rwandaise

Rwanda. En accusant Paris d'avoir participé au génocide, Paul Kagame tente de masquer ses dérives autoritaires.

 http://www.lepoint.fr/afrique/actualites/kagame-le-president-qui-joue-avec-la-memoire-15-04-2014-1813143_2031.php

Le président Kagame (au premier plan) lors des cérémonies en mémoire des victimes du génocide, où la France n'était pas représentée. En arrière-plan, les réfugiés fuient les massacres en 1994.Le président Kagame (au premier plan) lors des cérémonies en mémoire des victimes du génocide, où la France n'était pas représentée. En arrière-plan, les réfugiés fuient les massacres en 1994. © Guyot/AFP - Chip Somodevilla/AFP

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C'était le 7 avril 2004. Le Rwanda commémorait, dix ans après, le génocide et le supplice de plus de 800 000 Rwandais, en majorité tutsis. Le discours du président Paul Kagame, fustigeant les Français, qui avaient "l'audace de rester là sans s'excuser", provoqua un clash diplomatique et Renaud Muselier, alors secrétaire d'État aux Affaires étrangères, écourta son séjour. Dix ans plus tard, si la France a reconnu "de graves erreurs d'appréciation" au Rwanda, elle n'a pas présenté les excuses qu'on lui réclamait. Et le discours de Paul Kagame, toujours président, lors du 20e anniversaire du génocide, n'a pas changé. "Les gens ne peuvent être soudoyés ou forcés à changer leur histoire. Aucun pays n'est assez puissant - même s'il pense l'être - pour changer les faits", a-t-il asséné, en anglais, lors du lancement des commémorations. Avant d'ajouter, en français, lui qui ne le parle jamais, au cas où le message ne serait pas assez clair : "Les faits sont têtus." Triomphe auprès des 30 000 spectateurs du stade Amaharo de Kigali. Un nom qui signifie "paix", en kinyarwanda... La délégation française, eût-elle été présente, se serait indignée. Mais, cette fois, il n'y avait personne pour représenter la France. Ni Christiane Taubira, la garde des Sceaux, dont la venue avait été annulée, ni l'ambassadeur Michel Flesch, informé quelques heures plus tard par le gouvernement rwandais que son accréditation lui était retirée. Motif ? Une interview dans Jeune Afrique, où le président du Rwanda dénonçait, dès la deuxième question,"le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même".

Quelle mouche a piqué Kagame, alors que la France et le Rwanda étaient en pleine réconciliation ? Et qu'ils collaborent au Mali et en Centrafrique ? "Sa narration n'a pas tellement varié, relativise Ingelaere Bert, chercheur belge à l'université Yale. Il a toujours désigné la communauté internationale comme coupable de n'avoir pas réagi pendant le génocide, en visant particulièrement la France. Cette fois, il va plus loin. Car la perception du Rwanda, ce miracle africain, commence à changer." Le chouchou de la communauté internationale, fragilisé, veut rassembler.

Pourtant, Kagame a de quoi être fier. En quatorze ans, sous sa présidence, le pays s'est transformé. Tous les indices le prouvent. Le Rwanda a affiché 7,5 % de croissance en 2013. Il a intégré la Communauté des États d'Afrique de l'Est et les entrepreneurs reviennent en masse dans cette "Silicon Valley" africaine. Kagame, lui-même, se dit accro à la technologie. Il tweete. Sur la mort de Mandela, pour souhaiter un joyeux Noël, pour remercier ses 315 000 followers de leurs voeux d'anniversaire. Son compte n'est plus très actif depuis le 10 janvier, mais son site Web, sur fond bleu, est régulièrement alimenté. On l'y voit en costume à des événements officiels, mais aussi en baskets, accompagnant des jeunes lors de la marche pour la mémoire, le 7 avril 2013.

Pauvreté

 Difficile de ne pas être impressionné par l'homme, d'une sobriété et d'une ardeur au travail qui contrastent avec ses voisins. Ses fans ne sont pas n'importe qui : Tony Blair ou Pascal Lamy, l'ancien directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, qui confiait récemment au Point : "Il exerce certes son pouvoir de façon autoritaire selon des critères occidentaux, mais il est à la tête d'un pays qui a perdu 10 % de sa population en trois mois pendant un génocide effroyable. Vingt ans après, le Rwanda est sur pied et bat des records en matière de développement." Bill Clinton lui a même décerné un prix de Citoyen du monde, en septembre 2009, pour avoir "forgé une nation forte, unie et en croissance, un modèle potentiel pour le reste du monde".

Les applaudissements cachent une autre réalité : le PIB par habitant reste de 1 500 dollars, et 45 % de la population vit sous le seuil de pauvreté."Les statistiques sont excellentes, mais il faut voir ce qui se cache derrière, suggère An Ansoms, professeure à l'université catholique de Louvain et spécialiste du développement rural dans la région des Grands Lacs. Dans les campagnes, beaucoup se sentent exclus de la croissance." En modernisant le pays à marche forcée, le pouvoir a laissé sur le bord du chemin ceux qui ne peuvent se la permettre."Il y a une dynamique de consolidation des terres, mais certains ne peuvent payer les droits d'accès et perdent leur lopin ou vendent leurs bêtes", ajoute An Ansoms. Cette "ingénierie sociale qui essaie de réinventer la société" fabrique des mécontents, même si, dans l'ensemble, l'essor du pays est réel.

Qui eût cru que l'ancien rebelle connaîtrait cette destinée ? Ce fils d'une famille tutsie, né en octobre 1957 au centre du pays, fuit avec les siens en Ouganda lorsque les Hutus perpètrent leurs premiers massacres, en 1960. Le décor de son enfance, dès lors, sera un camp de réfugiés du sud-ouest de l'Ouganda, sur fond de tensions régionales. Devenu militaire, il participe à la fondation de la NRA, armée qui mettra Yoweri Museveni au pouvoir, cinq ans plus tard, à Kampala. Kagame exerçait ses talents dans le domaine du renseignement, il les affine en dirigeant les services en Ouganda. Il participe à la fondation du Front patriotique rwandais (FPR), force tutsie en Ouganda qui se prépare à renverser le gouvernement hutu soutenu par la France, au Rwanda. Après une brève formation aux États-Unis, Paul Kagame prend le commandement du FPR, qui envahit le Rwanda le 1er octobre 1990. L'exilé retrouve son pays, trente ans après l'avoir fui. Quatre ans plus tard, le 6 avril 1994, le Rwanda plonge dans le cauchemar. L'attentat contre l'avion de Juvénal Habyarimana déclenche le génocide des Tutsis. Le FPR atteint Kigali le 4 juillet 1994, mettant fin aux massacres. Le 19 juillet 1994, Kagame devient ministre de la Défense et vice-président. Il est élu président en avril 2003, réélu en 2010. D'après la Constitution, qui fixe la limite à deux mandats, il devrait passer la main en 2017. Beaucoup pensent cependant qu'il veut faire modifier la Constitution pour se représenter.

Assassinats

La communauté internationale s'impatiente. Et pour cause : certains écarts de conduite sont difficiles à excuser. Ainsi Faustin Kayumba Nyamwasa, ancien général du FPR en exil, a-t-il été assassiné à Pretoria. Patrick Karegeya, ancien des services de renseignement qui avait accusé le gouvernement d'avoir commandité l'assassinat de Juvénal Habyarimana, a, lui, été retrouvé étranglé à Johannesburg en janvier. L'Afrique du Sud n'apprécie pas, d'autant que, dans une interview au Wall Street Journal, Kagame répond : "Le Rwanda n'a pas tué cette personne. Mais j'aurais bien aimé." À Kigali, il déclare aussi : "La trahison a des conséquences. Quiconque trahit notre cause ou souhaite du mal à notre peuple deviendra une victime. Ce qui reste à voir, c'est comment il deviendra une victime." Le journaliste Jean-Léonard Rugambage est ensuite tué non loin de Kigali, alors qu'il enquêtait sur cet assassinat. "Tout cela met la communauté internationale dans une situation difficile, car certains pays versent beaucoup d'argent au Rwanda et veulent savoir à qui va l'aide au développement", note Ingelaere Bert. Les organismes comme RSF, Amnesty International ou Human Rights Watch tirent la sonnette d'alarme. L'homme, sous ses dehors calmes et un anglais parfait, cache décidément une face sombre. Dans le New York Times, le journaliste Jeffrey Gettleman décrit un interlocuteur charmant. Jusqu'à ce qu'il aborde les sujets qui fâchent,"les dissidents rwandais qui le traitent de tyran". Kagame se tend. Il reconnaît cependant des coups de sang violents, redoutés par ses collaborateurs.

Ce n'est pas tout : après le génocide, le FPR a poursuivi les Hutus au Zaïre, où il a fait des dizaines de milliers de morts. L'an dernier, un rapport des Nations unies a révélé l'appui de troupes rwandaises au mouvement rebelle M23, qui sème la terreur dans l'est du pays, devenu République démocratique du Congo. De quoi fatiguer le plus tolérant des alliés. Résultat, les États-Unis et le Royaume-Uni diminuent leur aide au Rwanda. Lorsque Kagame affirme que "le temps écoulé ne doit pas occulter les faits, amoindrir les responsabilités ou transformer les victimes en méchants", c'est une allusion aux critiques américaines. Déstabilisé, il attaque. Jeter à la figure de la France son rôle peu glorieux pendant le génocide, à un moment où le monde entier a les yeux tournés vers le Rwanda, est un bon moyen de ranimer l'indignation. Pendant que le peuple rwandais, lui, tente de se reconstruire

Menaces

Les militaires français ont-ils participé au génocide des Tutsis ? Le président rwandais, Paul Kagame, y a répondu à sa manière en répétant que la France aurait tenu un "rôle direct dans la préparation du génocide" et que les troupes françaises auraient participé"à son exécution même ". Il est exact que François Mitterrand a longtemps soutenu le président hutu Juvénal Habyarimana, dont l'assassinat, le 6 avril 1994, a déclenché le massacre. Les dirigeants français confortaient au nom de la francophonie un régime menacé par les troupes de Kagame, organisées et soutenues par l'Ouganda anglophone. C'est ce qu'on appelle souvent le "complexe de Fachoda", du nom de cette localité soudanaise que la France avait dû abandonner aux Anglais, en 1898. Pour autant, il est absurde d'accuser l'armée française d'avoir participé au génocide, d'autant qu'elle est la seule à être intervenue sur place, de fin juin à fin août 1994, durant l'opération Turquoise, qui s'est déroulée alors que l'essentiel des massacres avait été commis. Dans ses accusations, Kagame oublie que l'Onu disposait au Rwanda, au sein de la Minuar, de 2 548 soldats commandés par le général canadien Dalaire, impuissants à protéger qui que ce soit après le début du génocide. Pis : l'Onu a ramené la Minuar à 250 hommes le 21 avril, avant de lancer la Minuar II le 10 août, pour remplacer les Français de Turquoise. Rappelons également qu'aucune armée d'un pays développé n'a accepté d'aider la France dans cette mission, selon un schéma classique que l'on retrouve aujourd'hui en RCA. À l'époque chef de l'opération Turquoise, le général Jean-Claude Lafourcade juge les accusations de Kagame "très graves, infondées, inacceptables. Le président rwandais instrumentalise le génocide, il falsifie la vérité historique".

Durant les années précédant le génocide, la France a de toute évidence privilégié sa volonté d'influence dans cette région naguère colonisée par la Belgique. L'ancien patron de la DGSE Claude Silberzahn avait estimé, devant la commission d'enquête dirigée par Paul Quilès, qu'au début des années 90 l'attitude de la France au Rwanda a relevé d'une "bavure d'ingérence (...) essentiellement due à un appareil militaire français présomptueux quant à ses moyens, décalé par rapport à la réalité et inconscient de son ignorance du terrain". Les services secrets avaient tenté de s'opposer à cette intervention. Des forces limitées (314 hommes) ont d'abord été engagées en octobre 1990 dans l'opération Noroît, puis dans la mission Chimère, qui devait bloquer l'avancée des troupes de Kagame. Elles ont enfin formé l'élite de l'armée rwandaise dans plusieurs Dami (détachement d'assistance militaire et d'instruction). En mars 1993, alors que Chimère se déployait, des organisations de défense des droits de l'homme dénonçaient le "climat de terreur et d'insécurité régnant" au Rwanda.

Le général Lafourcade : " Kagame falsifie la vérité historique "

Les militaires français ont-ils participé au génocide des Tutsis ? Le président rwandais, Paul Kagame, y a répondu à sa manière en répétant que la France aurait tenu un " rôle direct dans la préparation du génocide " et que les troupes françaises auraient participé " à son exécution même ". Il est exact que François Mitterrand a longtemps soutenu le président hutu Juvénal Habyarimana, dont l'assassinat, le 6 avril 1994, a déclenché le massacre. Les dirigeants français confortaient au nom de la francophonie un régime menacé par les troupes de Kagame, organisées et soutenues par l'Ouganda anglophone. C'est ce qu'on appelle souvent le " complexe de Fachoda ", du nom de cette localité soudanaise que la France avait dû abandonner aux Anglais, en 1898. Pour autant, il est absurde d'accuser l'armée française d'avoir participé au génocide, d'autant qu'elle est la seule à être intervenue sur place, de fin juin à fin août 1994, durant l'opération Turquoise, qui s'est déroulée alors que l'essentiel des massacres avait été commis. Dans ses accusations, Kagame oublie que l'Onu disposait au Rwanda, au sein de la Minuar, de 2 548 soldats commandés par le général canadien Dalaire, impuissants à protéger qui que ce soit après le début du génocide. Pis : l'Onu a ramené la Minuar à 250 hommes le 21 avril, avant de lancer la Minuar II le 10 août, pour remplacer les Français de Turquoise. Rappelons également qu'aucune armée d'un pays développé n'a accepté d'aider la France dans cette mission, selon un schéma classique que l'on retrouve aujourd'hui en RCA. A l'époque chef de l'opération Turquoise, le général Jean-Claude Lafourcade juge les accusations de Kagame " très graves, infondées, inacceptables. Le président rwandais instrumentalise le génocide, il falsifie la vérité historique ". Durant les années précédant le génocide, la France a de toute évidence privilégié sa volonté d'influence dans cette région naguère colonisée par la Belgique. L'ancien patron de la DGSE Claude Silberzahn avait estimé, devant la commission d'enquête dirigée par Paul Quilès, qu'au début des années 90 l'attitude de la France au Rwanda a relevé d'une " bavure d'ingérence (...) essentiellement due à un appareil militaire français présomptueux quant à ses moyens, décalé par rapport à la réalité et inconscient de son ignorance du terrain ". Les services secrets avaient tenté de s'opposer à cette intervention. Des forces limitées (314 hommes) ont d'abord été engagées en octobre 1990 dans l'opération Noroît, puis dans la mission Chimère, qui devait bloquer l'avancée des troupes de Kagame. Elles ont enfin formé l'élite de l'armée rwandaise dans plusieurs Dami (détachement d'assistance militaire et d'instruction). En mars 1993, alors que Chimère se déployait, des organisations de défense des droits de l'homme dénonçaient le " climat de terreur et d'insécurité régnant " au Rwanda.

 


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