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Publié par JMVN

Entretien avec le général Tauzin

Publié le 26 mai 2011

 

rwanda-rpima.jpgLe Général Didier Tauzin a commandé de 1992 à 1994 le 1er RPIMa, le très prestigieux Premier régiment de parachutistes d’infanterie de marine. À ce titre, il a été, durant cette période, envoyé à plusieurs reprises au Rwanda pour encadrer et former l’armée rwandaise. Depuis, l’action de la France au Rwanda a été mise en cause par la presse, mais aussi très officiellement par le président rwandais, Paul Kagamé, qui l’accuse d’avoir été complice du génocide et d’avoir contribué à « former » les génocidaires. En l’absence de réaction des autorités politiques françaises face à ces accusations gravissimes et répétées, il vient de publier Rwanda, je demande justice pour la France et ses soldats.

Muriel Gremillet : Pourquoi avoir écrit ce livre maintenant, si longtemps après les faits ?

Pour deux raisons : tout d’abord, depuis 1994, on continue à accuser très régulièrement la France et son armée d’avoir participé au génocide rwandais. C’est notamment ce qu’affirme le rapport Mucyo commandé par les autorités de Kigali : à lire ce texte, nous nous serions comportés au Rwanda comme les Waffen SS à Oradour sur Glane. Or, à l’heure actuelle, personne, en France, n’a réagi officiellement. Pourtant, en octobre 2008, Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du président de la République, nous avait promis d’intervenir. Jusqu’à quand les autorités françaises vont-elles laisser ainsi Paul Kagamé cracher sur la France et son armée ainsi ? Nous demandons donc au chef de l’Etat de faire rétablir la vérité. La seconde raison est encore plus simple : nous avons aussi perdu des hommes au Rwanda, j’ai un sous-officier blessé aux Invalides. On finit par se demander quel sens cela a eu.

MG : En 1993, le gouvernement Balladur opère un virage à 180 degrés de notre politique au Rwanda. Pourquoi le regrettez-vous ?

Je crois qu’avec un peu de constance, nous aurions pu éviter des millions de morts sur place. Notre politique a changé au plus mauvais moment et avec trop de légèreté. Les accords d’Arusha (en août 1993) qui devaient pacifier la région en partageant le pouvoir entre Hutus et Tutsis n’ont fait que légitimer officiellement l’intrusion des milices FPR dans le pays. D’ailleurs, le FPR les a violés immédiatement. Mais jamais Paul Kagamé et le FPR1 n’auraient pu gagner la guerre si nous étions restés sur place pour épauler l’armée rwandaise, avec laquelle nous avions des accords de coopération militaire : si le cessez-le-feu n’avait pas eu lieu, les troupes du FPR auraient été repoussées en Ouganda. Mais lorsqu’Edouard Balladur a succédé à Pierre Bérégovoy, notre diplomatie s’est focalisée sur l’Europe centrale au détriment de notre politique africaine. De plus, au-delà de la situation sur le terrain, le FPR a mené et gagné une formidable guerre psychologique à l’intention de l’opinion internationale. La désinformation en temps de guerre est vieille comme le monde, mais l’ampleur qu’elle a atteint autour du Rwanda dépasse l’entendement. Certains journalistes ont systématiquement relayé, consciemment ou non la propagande du FPR, certaines ONG aussi. Certains Etats se sont impliqués, discrètement, mais directement, dans le conflit. C’est ce que montre Pierre Péan, dans Carnages2, où il prouve que les Américains et les Anglais étaient à l’œuvre auprès du FPR dès le tout début des années 90.

Trois mois après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 7 avril 1994, qui a déclenché le génocide, la France, à la demande de la Communauté internationale, déclenchait l’opération Turquoise. Cette opération a été mise en cause à plusieurs reprises. Nous avons été envoyés sur place trop tardivement. Les tueries étaient pratiquement terminées, et Kagamé finissait de conquérir le Rwanda. Non seulement nous n’aurions jamais permis -et encore moins perpétré !- de tels massacres, mais nous n’étions pas sur place quand ils ont eu lieu ! Une enquête sérieuse et honnête nous laverait de tout soupçon. Je tiens à la disposition des chercheurs de très nombreux témoignages de Tutsis, qui remercient la France et son armée de leur avoir sauvé la vie. De la même façon, je ne peux admettre qu’on laisse croire que les Français soient responsables de l’attentat contre l’avion présidentiel en 1994. Je ne cesserai jamais de le dire : nous ne sommes ni coupables, ni complices de ce génocide.

MG : Au-delà du cas rwandais, vous dénoncez la légèreté des décisions politiques qui, selon vous, sont coûteuses en vies sur le terrain. Comment réagissez-vous aux opérations menées en Côte d’Ivoire et en Libye ?

Je ne me prononcerai pas sur l’opportunité de ces opérations. Nous avons des compatriotes sur place, au sol et dans les airs et je respecte leur engagement. Néanmoins, ces deux exemples attestent malheureusement du fait que la France n’a plus de politique étrangère. Dans l’affaire libyenne, nous recevons un dirigeant en grande pompe, puis nous décidons d’apporter notre concours à ses opposants insurgés dans une guerre d’essence tribale –des insurgés dont il se peut que nous ayons beaucoup à dire dans les mois à venir. À cette occasion, on a accordé à Bernard-Henri Levy –qui est sans doute un homme remarquable- le statut de chef de guerre français en Libye. Personnellement, je ne suis pas persuadé qu’il soit le mieux placé pour connaître le terrain…

MG : BHL n’est pour rien dans l’affaire ivoirienne…

En Côte d’Ivoire, les choses sont encore différentes. Je connais bien ce pays, j’ai travaillé auprès du président Houphouët-Boigny. De l’Indépendance jusqu’aux années 2000, la coopération militaire française n’a eu pour d’autre effet que d’aider ce pays à exister en assurant la paix civile et le développement économique, et donc en stabilisant la ligne de partage entre le Nord et le Sud. En soutenant le nouveau chef d’Etat, Alassane Ouattara, nous avons, de fait, aidé les Musulmans du Nord à achever leur conquête du Sud. Là-bas, comme ailleurs en Afrique, on abandonne du jour au lendemain des pays avec lesquels nous avions des accords de coopération et ensuite on s’étonne que ces pays basculent dans le chaos.

MG : Ne craignez-vous pas un procès en néocolonialisme ?

Je ne crains rien, j’ai l’habitude : c’est une critique classique qui illustre un complexe français classique. Beaucoup de contempteurs de la « Françafrique » préfèrent en rester à leurs idées toutes faites. Alors, quand il s’agit de commenter la situation en Côte d’Ivoire ou en Libye on réagit par l’émotion, on ne se soucie plus de politique. Pour Kadhafi, les choses sont simples, ce dictateur est un tel repoussoir qu’on n’instruit qu’assez rarement le procès de la France. Concernant la Côte d’Ivoire, chacun sait que Gbagbo n’est pas vraiment une sorte de Kadhafi. Alors, on attaque l’intervention par un autre biais, celui du néocolonialisme. Et puis la grille d’analyse médiatique se détermine aussi en fonction des querelles franco-françaises. De fait, le PS penchait pour Gbagbo et l’UMP pour Ouattara : voilà à quoi nous en sommes réduits en matière de politique étrangère ! Aujourd’hui toute action politique est, au mieux, définie à un horizon de cinq ans. Avec une vue aussi courte, il n’est pas étonnant que nous ayons perdu toute influence en Afrique.


Propos recueilli par Muriel Gremillet


general-tauzin.jpgRwanda, je demande justice pour la France et ses soldats

Didier Tauzin

Jacob Duvernet

 

 

 

 

 

 

 

1Le Front Patriotique Rwandais, aujourd’hui parti politique au pouvoir à Kigali, créé en Ouganda, en 1987-1988 par les exilés tutsis. Parti majoritaire depuis le génocide, le FPR s’est coalisé avec d’autres partis pour former les gouvernements depuis le 19 juillet 1994 

2Carnages, les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Pierre Péan, Fayard, 2011

 

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    Monier Alain 30/05/2011 08:08



    Bonjour,


              Je n'ai lu que l'article se rapportant au livre du General Tauzin. J'approuve pleinement les propos qu'il tient sur notre engagement au
    Rwanda  et les conclusions qu'il peut en tirer. A cet effet le gouvernement de M.Sarkozy n'a rien fait  pour legetimer l'action de notre armee qui n'a aucunement failli a son devoir. Je
    ferai remarquer que  l'Armee et la France sont indissociable. Un general quel qu'il  soit est au ordre du pouvoir Politique, si un probleme de decision se pose il a toujours la
    possibilite de demissionner, nous en avons un magnifique exemple, suivit par d'autres. Le Pouvoir politique est donc seul responsable a part si des bavures militaires ont eu lieu. C'est le cas de
    la Cote D'Ivoire ou pour ma part je trouve notre engagement (meme Onussi ?) regretable, meme si comme le dit le General il faut avoir une politique etrangere. Je ne sais pas non
    plus si la dichotomie Musulmans du Nord et Chretiens du Sud est tenable, mais cela sous entend une impossible econciliation. Notre general surement bon stratege me parait un pietre Politique,
    meme si notre politique Francaise est critiquable. Il vaut mieux qu'il joue le role qui lui est imparti comme d'autres militaires de son rang, celui de sauver l'honneur de la France 
    engageant celui de son armee dans le guepier ou nous a entraine le Dictateur Kagame avec l'aide sans restriction des Anglo-saxons Cordialement Alain Monier



    Marie Madeleine BICAMUMPAKA 28/05/2011 03:03



    La patience a ses limites !


     


     


     


    N’en pouvant plus du mutisme des officiels français alors que leur pays est pointé du doigt dans le rapport MUCYO (2008), le général français
    Didier TAUZIN s’insurge contre cette atonie à laquelle on se serait plutôt le moins attendu au pays de Voltaire, Montesquieu, Diderot et autres.., champion de justice et des droits de l’homme.
    France, mais où est donc passé ton héritage du Siècle des Lumières ? Préfères-tu faire fi de ces valeurs devenues universelles grâce au combat glorieux de tes filles et fils, afin de mieux
    accorder les violons et les pianos au même diapason de la realpolitik actuelle ? Et pourtant elle semble si désordonnée, si cyniquement illogique, parfois même si invraisemblable sur le long
    terme, à tel point que ceux qui la subissent se demandent vers quoi et où exactement on les conduit !


     


    Ce que le général Didier TAUZIN explique dans cette interview en rapport avec son livre qui vient d’être publié : « Rwanda, je
    demande justice pour la France et ses soldats »,  est très illustratif d’une situation  de
    frustration qui n’en finit pas. La France est  très visée dans ce rapport et plus particulièrement ses soldats ainsi que certains de ses politiciens.
    Tout le monde s’attendait à ce que ses officiels expriment leur indignation à propos du contenu de ce pamphlet dont les auteurs veulent faire croire qu’ils détiennent la vérité. Mais de quelle
    vérité puisse-t-il s’agir lorsque l’on sait qu’il n’y a jamais eu de vrai débat contradictoire, et que le mensonge et la fantaisie dans le recueil des données et témoignages de base ont été la
    ligne directrice de ceux qui l’ont confectionné ?


     


    Le fait d’avoir été sur le terrain pendant ces années de guerre au Rwanda avant 1994, lui permet de saisir ses dessous politico-militaires,
    des stratégies des différents belligérants selon l’avancement des combats. Car à vrai dire, d’une certaine manière, beaucoup de pays tant africains qu’occidentaux y étaient impliqués. Le FPR de
    Kagame a eu un grand soutien politique, militaire et médiatique de la part de beaucoup de pays et même des Nations Unis surtout par l’intermédiaire de la MINUAR, et cela lui a beaucoup facilité
    la tâche ! Lorsque le général TAUZIN évoque la guerre psychologique que le FPR a menée (et gagnée) à l’intention de l’opinion internationale, en usant de la désinformation qui est très
    courante en temps dans ce genre de situations, beaucoup en savent quelque chose. Déjà au mois d’avril 1994, certains journalistes occidentaux disaient que le FPR avait pris Kigali, l’aéroport de
    Kanombe ainsi que quelques préfectures du sud du pays ! Et pourtant ils savaient que ce n’était pas du tout vrai. Mais ce qui était le plus choquant, c’était de voir comment ils
    applaudissaient le FPR comme s’ils assistaient à un vrai match de football, genre Olympique de Marseille à l’époque  de Tigana // Dinamo Kiev au temps
    de Blokhin fin des années 80 ! Ainsi, ils couvraient sciemment ce mouvement rebelle dans ses tueries massives et systématiques au fur et à mesure qu’il avançait dans sa conquête du
    pouvoir.


     


    Mais maintenant que les anciens proches de Monsieur KAGAME parlent eux-mêmes de ces tueries massives que leur armée a commises, qu’en disent
    ces mêmes journalistes ?  Vont-ils oser dire qu’ils étaient sous l’emprise des méthodes très rusées d’usage du mensonge de la part du FPR ?
    Même si cela est très vrai, ils en ont fait de trop, car ils ont vu ces tueurs massacrer  des milliers et des milliers de civils innocents, et ont
    affirmé que ce sont les INTERAHAMWE seulement qui en étaient les auteurs. Je ne voudrais pas juger qui que ce soit, peut-être qu’un jour ils feront leur mea culpa – un proverbe russe dit :
    « na ochiboks utchatsa » : les erreurs sont les meilleures leçons de la vie, ou alors préféreront-ils en rester là, car le ridicule ne tue pas, heureusement ! Après
    tout le journalisme n’est pas une science exacte !


     


    Un autre point important sur lequel le général Didier TAUZIN revient, c’est l’existence de la milice du FPR ! Cette milice était composée très
    majoritairement (99 %) de jeunes tutsis qui étaient nés au Rwanda, qui y vivaient, y étudiaient ou y travaillaient en côtoyant leurs confrères hutus. Mais une fois que le FPR a ouvert le front,
    ils sont partis le rejoindre pour combattre ensemble. Certains y sont restés, d’autres sont revenus au Rwanda après avoir suivi des cours d’entraînement au combat, et ont repris leur vie au
    milieu de leurs confrères hutus. Bien entraînée par le FPR, elle constituait une armée de réserve, qui, le moment venu devait massacrer les civils hutus là où cela lui serait possible, et ce fut
    le cas ! Comment peut-on aussi qualifier les parents tutsis, qui ont fait consciemment sortir leurs enfants de l’école pour les envoyer au front afin de s’y entraîner en attendant que le
    jour « J » arrive, et que le travail commence ? Et ceux qui ramassaient des cotisations parmi la communauté tutsie du Rwanda et envoyaient des fonds au FPR, participant ainsi à
    l’effort de  guerre de cette rébellion qui massacrait les innocents ? Alors, planification des massacres systématiques d’un groupe ethnique par
    les uns ou - et les autres ? Participation de qui exactement ? De quelle manière ?  La vraie réponse ne devrait sortir que d’un vrai
    débat non biaisé comme ceux que Kigali aime  organiser de façon très folklorique, genre rococo, à l’intention des bailleurs de fonds, comme si c’était
    avec eux qu’il devrait se réconcilier ! Si la France officielle préfère garder le silence face aux accusations et humiliations qu’elle subit de la part du régime de KAGAME, à tel point que
    ses soldats très offensés soient obligés de réagir à titre personnelle comme ce courageux général vient de le faire dans son livre, qu’elle laisse au moins les procédures judiciaires concernant
    les militaires du FPR commencer (17 ans après), car là c’est sûr, il y aura débat !