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Publié par Rédaction F-R-T

Par Jean-Marie NDAGIJIMANA*

Le mardi 11 décembre 2012 à Kigali, le nouvel Ambassadeur de France au Rwanda, M. Michel FLESCH, a présenté ses lettres de créances au Président Paul Kagame http://www.ambafrance-rw.org/.

Amba Flesch avec KagamePhoto : l’ambassadeur Flesch présente ses lettres de créance au président rwandais

L’Ambassadeur Michel FLESCH a plaidé pour un dialogue renforcé entre Paris et Kigali. « La première chose que nous devons engager : se parler plus, dialoguer plus. En dialoguant davantage on se rendra compte que sur l’immense majorité des grands sujets internationaux, les positions de la France et du Rwanda ne sont pas très éloignées. Le plus important si l’on veut que les choses se passent bien, c’est qu’il faut regarder devant soi, de voir ce que l’on peut faire ensemble de positif », a déclaré l’Ambassadeur Flesch à la presse après la présentation de ses lettres de créances et avant de visiter le mémorial de Gisozi où il a déposé une gerbe de fleurs en hommage aux victimes du génocide contre les Tutsi de 1994.

Cet événement a coïncidé avec la sortie de mon nouveau livre La France a-t-elle participé au génocide rwandais, Éditions la Pagaie, 184 pages, ISBN : 9782916380124, Prix : 20€. Cette coïncidence fortuite m’a valu quelques courriels venus de France et du Rwanda, m’accusant d’avoir voulu saboter le rapprochement entre les deux pays. Comme si poser la question du rôle de la France au Rwanda était tabou.

La France a-t-elle participéPourquoi un titre aussi polémique, au moment précis où la réconciliation franco-rwandaise est en bonne voie, m’ont interpellé deux de mes correspondants ?

D’autres s’étonnaient que la France renoue avec Kagame au moment où son régime traverse une période de grande turbulence, suite à son rôle avéré dans la déstabilisation de son voisin, la République Démocratique du Congo.

J’ai répondu indistinctement aux uns et aux autres que mon livre n’est nullement une remise en question du processus de normalisation en cours, même si j’aborde cette question à la fin de mon livre. Mon but est tout simplement de contribuer, à travers ce livre, à une meilleure compréhension des questions que d’aucuns se posent sur les relations passées entre le Rwanda et la France, en particulier sur la période la plus controversée de leur coopération entre 1990 et 1994.

Car en effet, la nomination d’un nouvel ambassadeur français au Rwanda ne résout pas les nombreux problèmes ou les contentieux récurrents qui n’ont cessé d’empoisonner leurs relations depuis la prise du pouvoir à Kigali par le Front Patriotique Rwandais de Paul Kagame, en juillet 1994.

Dans mon livre La France a-t-elle participé au génocide rwandais, je reviens longuement sur les griefs portés contre la France par le régime de Paul Kagame depuis 18 ans.

Extraits des pages 11 à 12

« Silence on juge !

De partout fusent des réquisitoires contre la France, l’accusant d’avoir fait et défait l’histoire dramatique d’un petit pays d’Afrique centrale, le Rwanda. Les uns regrettent que la France n’ait pas agi assez vite et efficacement pour contrer le génocide de 1994, tandis que d’autres lui reprochent un engagement excessif. D’aucuns vont jusqu’à prétendre que son soutien militaire au Rwanda aurait constitué un encouragement au génocide tutsi. D’autres affirment que ce génocide aurait pu se produire dès 1991, lorsque le FPR a lancé sa deuxième offensive et occupé les préfectures du Nord,  si la France n'était pas alors intervenue.

Quel fut donc le rôle de la France dans la guerre du Rwanda, commencée en octobre 1990,  qui se transforma en folie meurtrière collective à partir du 6 avril 1994 ? Que fit la France, mandatée par l'ONU, pour aider ce pays à éviter l’apocalypse ? Qu’aurait-elle dû faire qu’elle n’a pas fait ? Et  les autres puissances occidentales ? Pourquoi, dix-huit ans plus tard, la France est-elle, seule, l’objet d’accusations de complicité de génocide de la part du gouvernement rwandais actuel et de ses alliés ? La France de Mitterrand et Balladur a-t-elle vraiment participé au génocide des Tutsi ?

Je n’ai ni les compétences ni l’intention d’être l’avocat de la France ni des gouvernements successifs qui l’ont dirigée entre octobre 1990 et août 1994. Ils savent ce que la France et son armée ont fait ou n’ont pas fait au Rwanda. J’ai tout simplement tenu à ajouter mon témoignage à ceux de nombreux autres témoins directs ou indirects de cette période qui n’a pas fini de hanter la mémoire de nombreux rwandais et de la France officielle. »

Extraits pages 148 à 151

« L’engagement constructif de la France au Rwanda et les perspectives d’avenir

L’armée française dont on sait qu’elle a sauvé des milliers de Rwandais du génocide, Twa, Hutu et Tutsi confondus, est accusée d’avoir mené l’opération Turquoise pour aider les Hutu à perpétrer le génocide des Tutsi, comme si les miliciens Interahamwe avaient besoin des troupes françaises pour apprendre le maniement de la machette.

Le Rwanda est certes un petit pays pauvre. Mais les problèmes posés par l’interprétation controversée des drames qui ont frappé ce pays risquent d’entacher l’honneur de la France, de son armée et de son Peuple pour longtemps encore, si les responsables concernés continuent d’observer passivement leurs accusateurs dont ils savent qu’ils véhiculent une version contraire à la vérité historique. La question rwandaise est une patate chaude dans la bouche des dirigeants français. Il convient de la gérer avec courage, dans l’intérêt bien compris des deux peuples amis.

Les tenants de la repentance, dont certains ont occupé ou occupent encore de très hautes fonctions dans les gouvernements successifs de la République, doivent réfléchir aux conséquences incalculables de l’accusation qui veut que la France aurait participé au génocide rwandais.

Entre octobre 1990 et avril 1994, j'ai assisté à la plupart des rencontres entre le président Habyarimana et les plus hautes autorités françaises. J'ai participé aux négociations dites secrètes de Paris entre le gouvernement rwandais et le FPR. J’ai vu l’implication de la France et les pressions positives qu'elle n'a cessé d'exercer sur le régime de Habyarimana et sur le FPR. S’agissant du génocide de 1994, en me basant sur les éléments en ma possession, je suis arrivé à la conclusion que sans l’action préventive permanente de la France, des massacres de très grande ampleur auraient pu survenir dès février 1993, voire avant, tant les manipulations en tous genres et les rancœurs interethniques étaient vives.

Si, contrainte et forcée, la France n’avait pas quitté le Rwanda précipitamment, l’abandonnant aux troupes mal préparées d’une MINUAR dirigée par un général canadien ignorant tout du Rwanda et de ses problèmes, la mise en place du nouveau gouvernement de transition à base élargie convenu à Arusha par les deux belligérants, aurait pu se faire sans heurts.

Loin de moi toute idéalisation du rôle de la France. Mais tous ceux qui ont pu suivre de près les événements du Rwanda savent à quel point la France était à la fois aimée par les proches de Habyarimana et respectée par les partis de l’opposition intérieure, en même temps qu’elle était détestée mais crainte par les rebelles du FPR. Son action préventive concourrait ainsi à préserver un certain équilibre politique et militaire sur le terrain, avec un effet dissuasif certain sur les chantres de la solution finale. Si ses forces avaient été intégrées à la MINUAR comme l’avait souhaité le président Habyarimana, la France aurait pu, selon moi, aider les Rwandais à éviter le pire, comme elle avait su le faire entre octobre 1990 et décembre 1993.

En décembre 1993, le départ précipité des troupes françaises a fonctionné comme un appel d’air dramatique

Sous la pression médiatique et diplomatique, le départ précipité des troupes françaises a fonctionné comme un appel d’air dramatique dans lequel se sont engouffrés les extrémistes des deux bords décidés à en découdre. Mais pouvait-elle faire autrement que partir ? Si elle était restée au Rwanda, la France aurait certainement été accusée de néocolonialisme ! Et cela, le président Mitterrand et le gouvernement Balladur ne le souhaitaient sous aucun prétexte.

Quant à l’opération Turquoise, elle s’est déroulée conformément au mandat fixé par la Résolution 929 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Contre l’avis du FPR et de certains membres influents de l’ONU qui, pour des raisons inavouées, préféraient que le génocide se poursuive. Eut-il été préférable de laisser mourir les douze mille Tutsi de Nyarushishi, les milliers d’autres Tutsi sauvés des griffes des miliciens extrémistes sévissant dans la Zone Humanitaire Sûre (ZHS), ainsi que des milliers de Hutu fuyant les forces du Front Patriotique ? Seule l’Histoire le dira.

Pour une normalisation mutuellement avantageuse

La normalisation ne peut se faire dans le mensonge et le chantage permanents.

En 2010, le président Nicolas Sarkozy a lancé le chantier de la réconciliation franco-rwandaise. Son successeur va sans doute poursuivre le processus de normalisation avec ce pays meurtri par des années de haine et de massacres à répétition.

L’enjeu est titanesque pour les autorités françaises : comment briser le cercle vicieux des accusations en miroir qui entachent les relations entre Kigali et Paris depuis 1994 ? Comment réussir la nécessaire normalisation avec le Rwanda sans passer par la case repentance comme l’exige le régime du FPR ? Comment continuer à encaisser, en silence, les graves accusations de Kigali plaçant la France parmi les concepteurs et les exécuteurs du crime des crimes ?

La France s’est prononcée avec courage sur les responsabilités de la Turquie dans le génocide arménien. Il serait temps que Paris clarifie son rôle dans le drame du Rwanda une bonne fois pour toutes, au lieu d’entretenir le soupçon et le doute. Le silence inexpliqué fait dire à certains que Paris avoue tacitement l’inavouable : cela voudrait dire que le peuple français accepterait que son armée aurait participé à un génocide; que l’armée française aurait été mandatée par les Nations Unies pour tuer des Rwandais, comme l’a déclaré Paul Kagame dans son fameux discours du 7 avril 2007 à Murambi.

Avouer l’inavouable hypothéquerait à jamais la relation future de la France avec l’Afrique. Ce serait condamner injustement la République au déshonneur là où elle a le mérite d’avoir essayé quand les autres se cachaient la face pour ne pas voir le sommet de l’horreur, ou pour bloquer toute assistance aux populations rwandaises. Continuer à se taire, c’est donner l’impression que la France aurait effectivement des choses à cacher et à se reprocher. En la matière, la diplomatie de l’autruche est mauvaise conseillère et imp.roductive.

Que les États-Unis, la Belgique et l’ONU expriment leur repentance méritée, cela n’est que normal, car ils portent la responsabilité d’avoir contrecarré et retardé l’arrêt du génocide rwandais.

La France, elle, ne devrait pas rougir d’avoir aidé le Rwanda d’avant 1994, ce pays qui, la veille du 1er octobre 1990 encore, était cité comme un  modèle de sérieux dans tous les rapports de la Banque mondiale, du FMI, de la CIA, et des services de toutes les puissances occidentales. La France doit, une bonne fois pour toutes, faire le distinguo entre ce que Nicolas Sarkozy a appelé « des erreurs d’appréciation et des erreurs politiques » et les accusations de complicité de génocide dont Paris fait l’objet depuis dix-huit ans.

Les Rwandais doivent, de leur côté, assumer leurs erreurs, leurs fautes et leurs crimes, prendre leurs responsabilités, au lieu de se cacher derrière des boucs-émissaires étrangers. 

Sous ces deux conditions seulement, la France pourra normaliser ses rapports avec le peuple rwandais, concourir efficacement au développement du Rwanda et favoriser la réconciliation nationale dans ce pays, aux côtés de toutes les composantes de la nation rwandaise. » 

A toutes et à tous, bonne et heureuse année 2013

L’auteur* :

jmvnJean-Marie Ndagijimana était Ambassadeur du Rwanda à Paris d’octobre 1990 à avril 1994. Au cours de cette période, il a, à ce titre, a suivi de près l’engagement de la France au Rwanda  dans tous les domaines. A travers ce nouveau livre, M. NDAGIJIMANA livre son témoignage sur l'action de la France dans son pays.

Du même auteur : 

Bujumbura mon amour, 2005 : Éditions la Pagaie, ISBN 2-916380-00-0

Rwanda : dialogue national d’outre-tombe, 2005 : Éditions la Pagaie, ISBN 2-916380-01-9

Paul Kagame a sacrifié les Tutsi, 2009 : Éditions la Pagaie, ISBN 978-2-916380-07-0

How Paul Kagame deliberately sacrificed the Tutsi, 2010: Éditions la Pagaie, ISBN 978-2-916380-08-7

 

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