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Publié par JMV Ndagijimana

Corbais, le 18 avril 2009


Luc MARCHAL

Rue du Linchet, 4

B-1435 Corbais


Au Collège des Bourgmestre et Echevins

Hôtel communal

Avenue Charles Thielemans, 93

B-1150 BRUXELLES

 

OBJET : commémoration du 6 avril 2009


 

Monsieur le Bourgmestre, Mesdames, Messieurs,

 

Avant d'aborder l'objet de ma démarche, je me présente brièvement. Je suis le colonel en retraite Luc MARCHAL. J'ai, de décembre 1993 à avril 1994, exercé une fonction de commandement au sein de la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR). Vous n'êtes pas sans ignorer qu'en avril 1994 notre pays s'est de façon fort peu glorieuse retiré de cette Mission, abandonnant de la sorte la population rwandaise à son triste sort. Quand le 19 avril 1994, forcé et contraint, j'ai dû quitter le Rwanda en pleine implosion, j'ai emporté avec moi beaucoup plus d'interrogations que de certitudes. Depuis lors, comme beaucoup d'autres du reste, je tente de comprendre pourquoi la région des Grands Lacs s'est transformée en un immense charnier.

 

Je crois utile de préciser, avant de poursuivre, que je ne suis ni l’homme des Hutus, ni celui des Tutsis. Je me sens d’autant plus dégagé de tout préjugé à l’égard des uns et des autres que c’est la réalité du terrain qui m’a permis de me rendre compte que la tragédie humaine vécue par la population rwandaise n’est pas le résultat de l’antagonisme Hutu-Tutsi, mais essentiellement de la soif de pouvoir absolu d’une minorité revancharde qui n’avait d’égale que la frénésie d’une autre minorité d’oligarques exclusivement préoccupée par la préservation de ses seuls avantages. Je me considère donc comme un citoyen du monde sans la moindre dépendance à l’égard de qui que ce soit. Ma seule motivation est la recherche de la Vérité et uniquement de la Vérité.

 

Me référant aux "Brèves du Conseil communal du 26 mars 2009" parues dans le mensuel d'information N° 12 du 04/2009, je souhaite vous exprimer les considérations suivantes.

L'amalgame qui est fait, entre les négationnistes et les Rwandais qui, le 6 avril dernier, souhaitaient se recueillir à la mémoire de leurs disparus, est totalement injustifié. Je connais personnellement depuis plusieurs années Monsieur Joseph Matata, coordinateur du Centre de lutte contre l'impunité et l'injustice au Rwanda, l'initiateur de ce rassemblement. Il est utile de savoir que Monsieur Matata est un militant des Droits de l'Homme de longue date. Il faut reconnaître que pareil engagement en Afrique est tout sauf la voie de la facilité. Il l'était déjà sous le précédent régime et a voulu poursuivre son travail sous l'actuel. La différence entre ces deux périodes est que s'il était encore possible de militer pour les Droits de l'Homme au Rwanda, sous le régime du président Habyarimana, ce n'est plus du tout le cas actuellement. Pour preuve l'interdiction d'accès au territoire du Rwanda faite, à deux reprises en 2008, à feue Alison Des Forges la militante mondialement connue de Human Rights Watch.

 

Je précise encore que non seulement je n'ai jamais entendu, de la part de Monsieur Matata, le moindre propos qui de près ou de loin pourrait être qualifié de négationniste ou de révisionniste, mais qu'au contraire il est on ne peut plus clair quant la nécessité pour la réconciliation du peuple rwandais que tous les criminels répondent de leurs actes.

 

Je souhaite aussi attirer votre attention sur les conséquences potentiellement dommageables de cette stigmatisation systématique et sans fondement d'une partie importante de la communauté rwandaise de Belgique. A force de considérer ces exilés comme des pestiférés, nous les contraignons de facto à se tourner vers des formes d'expression qu'ils ne souhaitent pas emprunter. En d'autres mots, et telle est ma conviction profonde, ce refus de prendre en considération ce besoin fondamental de tout être humain de pouvoir pleurer ses morts, ne peut qu'exacerber les profondes tensions qui minent toujours la société rwandaise.

 

Je comprends votre souci légitime de vouloir vous assurer de la crédibilité de ceux qui désirent se retrouver au monument érigé en mémoire de toutes les victimes du génocide rwandais. Toutefois, subordonner une autorisation aux seules demandes introduites par les pouvoirs de tutelle ou par les autorités officielles rwandaises implique l'exclusion d'un pourcentage significatif de celles et ceux qui font également partie des victimes des tragiques événements qui ensanglantent la région des Grands Lacs depuis tant d'années.

 

En règle générale, la perception du Belge moyen à l'égard de la problématique rwandaise est assez schématique : les Hutus sont les méchants et les Tutsis les malheureuses victimes. J'en parle à l'aise car telle était aussi ma vision des choses quand je suis parti au Rwanda fin 1993. Comme signalé en début de lettre, l'expérience du terrain m'a fait découvrir que les choses sont bien plus nuancées et complexes que cela. A titre d'exemple, savez-vous que le tout premier massacre de masse (120 civils de la commune de Remera à Kigali) a été commis dès le 7 avril 1994 par les militaires du Front patriotique rwandais ? Il ne s'agissait pas d'une réaction incontrôlée en représailles à d'autres massacres qui n'avaient pas encore eu lieu, mais bien d'une opération délibérée, exécutée sur base de listes préétablies.

 

Voici les quelques considérations que je tenais à vous exprimer, en relation avec l'activité mentionnée en objet. J'ose espérer que ma démarche permettra d'alimenter une réflexion éventuelle sur la question.

 

En vous remerciant de l'attention que vous voudrez bien réserver à la présente, je vous prie Monsieur le Bourgmestre, Mesdames, Messieurs, d'agréer l'expression de ma parfaite considération.  


(sé)

Luc Marchal 

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