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Publié par JMV Ndagijimana

Gérald Andrieu - Marianne | Jeudi 10 Septembre 2009

Le procès en appel de SOS-racisme contre Pierre Péan a débuté hier à Paris. L'écrivain-enquêteur est poursuivi pour «diffamation raciale» et «provocation à la discrimination raciale» dans son ouvrage sur le génocide rwandais, «Noires fureurs, blancs menteurs».

 «Si on pouvait se maintenir au cadre des débats, ce qui manifestement n’a pas été le cas en première instance ? » La prière introductive du président de la chambre 2-7 de la Cour d’appel de Paris n’aura pas été entendue. Hier, la première journée du procès en appel opposant SOS-racisme à l'enquêteur-écrivain Pierre Péan et à Claude Durand, qui était son éditeur (Fayard) au moment de la parution du livre, Noires fureurs, blancs menteurs (1), a débordé du « cadre » à n’en plus pouvoir. Pour finalement s’achever en milieu de soirée.

Après avoir été relaxé il y a près d'un an, Pierre Péan, lui, se serait bien passé d’une telle journée. Qu’elle soit longue ou qu’elle soit courte. Costume sombre et visage fermé, Péan, à peine s’est-il présenté à la barre, confie ressentir aujourd’hui de « la colère contre SOS-racisme » (dont il a été un des parrains) qui le poursuit pour « diffamation raciale » et « provocation à la discrimination raciale » pour un passage de son livre consacré au génocide rwandais. Quatre pages dans lesquelles il évoque — sans le citer — l’ubwenge, cette culture supposée du mensonge des Tutsis et, « par imprégnation », des Hutus.

Quatre pages de trop pour Dominique Sopo, le président de l’association antiraciste. « Si nous avons décidé de faire appel, c’est que le jugement en première instance ne nous a pas convaincu ». « Ce serait d’une extrême gravité, poursuit-il, que la justice légitime des lectures dignes de l’anthropologie raciale ». Et d’ajouter : « Ce type de livre va rouvrir des blessures, des a priori entre les différents groupes qui composent le Rwanda. »

« Une tentative d’instrumentalisation de la justice française »

Pierre Péan, lui, nie avoir voulu « rouvrir des blessures » et préfère ouvrir des dossiers. Car selon lui, s’il comparaît comme prévenu, c’est que « le gouvernement rwandais a décidé de [le] salir pour décrédibiliser [son] enquête ». Son tort ? Avoir voulu présenter « une version différente [des événements] de celle qu’essaie d’imposer Paul Kagame (le président rwandais, ndlr»« Ce procès, finit-il par lâcher, est une énième tentative d’instrumentalisation de la justice française ». Et cette « instrumentalisation » commencerait, d’après lui, par l’« instrumentalisation » de SOS-racisme. L’auteur de Noires fureurs, blancs menteurs en est convaincu : Dominique Sopo et ses compagnons ont été encouragés à se porter partie civile par une organisation proche du pouvoir rwandais, l’association Ibuka. Une thèse qu’il avait déjà tenté de démontrer en première instance.

 

Et sur le fond du dossier ? Pour les quatre pages incriminées ? Là aussi, défense et partie civile servent une redite du premier procès, une sorte de copier-coller des débats qui avaient eu lieu en septembre dernier. La partie civile choisissant d'appeler à la barre des témoins qui ont assisté aux événements rwandais : survivante, membre d’ONG, etc. Des témoignages bouleversants mais qui, finalement, n’ont que très peu de rapport avec le fond de l’affaire. A tel point que Pierre Péan prend à nouveau la parole : « A aucun moment, ce que j'ai pu écrire n'a pu entraîner ce qu'elles ont vécu. Je respecte leur douleur, mais je ne peux pas me sentir concerné. Sauf en tant que citoyen ». Suit alors, en tant que témoin de l'association antiraciste, Raphaël Glucksmann. Le jeune homme intervient en qualité d'auteur d'un documentaire sur le Rwanda diffusé sur France 3. Il explique que les « accusations » à l'égard des « Tutsis menteurs », il les a retrouvées dans la bouche des « 55 génocidaires » qu'il a rencontrés, mais dans celle, aussi, du « premier secrétaire de l'Ambassade de France » qui l'a accueilli lors de sa première visite au Rwanda...

 

« Pierre Péan a-t-il l'ubwenge ? »

La défense, elle, de son côté tente de coller aux quatre fameuses pages en faisant appel à des témoins chargés de confirmer l’existence de l’ubwenge, cette notion qui n’a tout simplement pas d’équivalent en français. Débattre du « mensonge » à l’endroit même où chacun est censé « dire la vérité, rien que la vérité », la chose n’est pas aisée et peut se révéler cocasse. Cocasse quand un des témoins est sommé par la partie civile de répondre à la question : « Pierre Péan a-t-il l'ubwenge ? » puisque cette notion voudrait dire « mensonge » mais également « malice » et « intelligence ». Coquasse, aussi, lorsque les avocats de SOS-racisme viennent à demander à un témoin rwandais si l'on peut le « croire », lui, puisqu'il défend la thèse de l'existence de l'ubwenge ? Plus sérieux, en revanche, quand Allison Turner, une avocate ayant plaidé au Tribunal pénal international pour le Rwanda, explique que l'ubwenge, « la culture du mensonge », y a été « évoquée dans les audiences, dans les expertises », sans pour autant créer de remous judiciaires.

 

Les témoins défilent et le tout donne, au final, un curieux mélange digne du tribunal des flagrants délires. Un mélange d’émotions à fleur de peau, de rires et de propos tout droit venus de colloques africanistes des plus pointus. Un mélange qui avait réussi à Pierre Péan et à son éditeur en première instance. À l’époque Bernard Debré et Hubert Védrine étaient venus témoigner en leur faveur. Demain, un autre responsable politique viendra dire sa vérité. Mais cette fois pour SOS-racisme : Christiane Taubira.

 

 

(1) « Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda (1990-1994) ». Editions Mille et une nuits.

 

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