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Publié par JMV Ndagijimana

(Le Soir 13/08/2009)

Lors de sa tournée africaine, Hillary Cliton a surpris par la fermeté de son ton. Elle marqué sa différence avec l’administration... Clinton. L’offensive de charme, elle la laisse au président Obama...

A chaque étape de sa tournée africaine, Hillary Clinton a réussi à faire entendre sa différence : ses interlocuteurs attendaient la ronde épouse du cher Bill, la porte parole du chaleureux Obama, fils de l’Afrique, ils se préparaient à accueillir une femme affable et charismatique.

Ils ont eu droit au sourire certes, aux poignées de main, aux paroles encourageantes. Mais dans ses bagages, la secrétaire d’Etat avait emmené plus de bâtons que de carottes et, au lieu de caresser ses interlocuteurs dans le sens du poil, elle a préféré, chaque fois qu’il le fallait, porter le couteau dans les plaies.

Qu’on en juge : au Kenya, où l’envoyée spéciale d’Obama était accueillie en triomphe, elle est revenue sur les violences qui avaient endeuillé la proclamation des résultats électoraux et elle a incité le président Kibaki et son Premier ministre et principal rival Raila Odinga à mettre un peu plus de zèle à mettre en œuvre l’accord de partage du pouvoir qui avait été conclu entre deux rivaux avaient chacun récusé le résultat des élections.

En Angola, où le président dos Santos est au pouvoir depuis trente ans, et où la population bénéficie encore bien peu des retombées de la manne pétrolière (exploitée par les compagnies américaines), Hillary Clinton a insisté sur le fait que les élections, si souvent retardées, devaient avoir lieu à la date promise…

C’est au Congo que la secrétaire d’Etat était attendue avec le plus d’impatience : non seulement parce que cet immense pays se relève difficilement de trois décennies de dictature et de dix années de guerre, mais aussi parce que les Etats-Unis ne sont pas étrangers à ses malheurs. Dans ce pays qui a toujours été au cœur des enjeux entre grandes puissances, nul n’ignore qu’après avoir fait assassiner Lumumba, ce sont les Etats-Unis qui avaient appuyé le dictateur Mobutu avant de le lâcher en 1996. En guise de bienvenue à Hillary, la presse ne se priva pas de rappeler combien Bill Clinton avait soutenu le Rwanda et l’Ouganda lorsque ces deux pays entreprirent de poursuivre au Congo leurs rebelles respectifs et tentèrent d’assurer leur développement en exploitant les ressources de leur grand voisin.

« La secrétaire d’Etat, c’est moi, pas Bill »
Durant les deux jours qu’elle passa en RDC, la secrétaire d’Etat montra qu’elle n’avait pas froid aux yeux : dès son arrivée, elle s’en fut rencontrer les étudiants sans mesurer que la partie ne serait pas gagnée d’avance. Et l’un des intervenants, lui demandant «ce que Mr Clinton pensait du rôle joué au Congo par la Chine et la Banque mondiale » réussit à lui faire perdre son flegme : elle s’emporta, rétorqua qu’elle ignorait ce que pouvait penser son mari, car « la secrétaire d’Etat c’est moi, et pas lui ». Alors qu’il ne s’agissait peut-être que d’une maladresse, d’une erreur de traduction vers l’américain, la vivacité de la réaction traduit probablement autre chose que la sensibilité d’une épouse peu soucieuse de voir son encombrant époux lui porter ombrage : la suite du voyage a démontré que la politique que défend Hillary Clinton et derrière elle Barack Obama est bien différente de celle de l’administration Clinton.

Certes, le souci de la bonne gouvernance, de la lutte contre la corruption demeurent des constantes. Mais au-delà, dans ses paroles et dans ses actes, Mme Clinton a démontré à quel point les violences contre les civils et en particulier la pratique du viol comme une arme de guerre étaient jugées insupportables par une nouvelle équipe américaine parfaitement informée de la réalité des faits.

En se rendant à la clinique Heal Africa à Goma, où sont opérées les femmes qui souffrent de la fistule, en traversant le camp de Mugunga, où s’entassent 18.000 déplacés de guerre chassés l’an dernier par les opérations militaires du rebelle Laurent Nkunda, Hillary Clinton n’a pas seulement fait preuve de solidarité, elle a rappelé les causes de la tragédie : la présence au Congo de milices hutues, dont elle a réclamé le désarmement ainsi que la neutralisation de leurs sources de financement. Sans renier le soutien que les Etats-Unis apportent à l’opération menée contre les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), elle a aussi mis en garde contre les risques que cette offensive contre les bastions hutus fait courir aux civils et elle a pris à son compte les rapports de diverses ONG qui placent sur le même pied le comportement des miliciens hutus et les exactions de l’armée congolaise. Ce qui représente peut-être une simplification abusive sinon dangereuse : chacun sait que les troupes congolaises sont hétéroclites, mal payées, mal encadrées. Aujourd’hui comme hier, ces soldats ont une propension à exploiter les populations civiles et à abuser des femmes et c’est à juste titre que Mme Clinton a réclamé la fin de l’impunité et des poursuites judiciaires sévères. Cependant, sur le terrain, la plupart des femmes victimes de viols reconnaissent que les pires

atrocités qui leur sont infligées sont le fait d’hommes armés s’exprimant en kinyarwanda, qui pratiquent une politique de terreur délibérée, soit pour s’assurer de la docilité de la population, soit pour prendre le contrôle des terres et mines…

Lucidement, Mme Clinton a également rappelé à l’ordre la Mission des Nations Unies au Congo, lui enjoignant de mieux protéger les populations civiles et soulignant sans trop d’ambages que si les Etats-Unis demeurent le premier contributeur de la mission, ils sont en droit d’exiger de meilleurs résultats.

Priorités
Si l’opinion congolaise est satisfaite de voir leur pays replacé au centre du jeu, redevenir l’une des pièces maîtresses d’un futur équilibre du continent, Mme Clinton n’a pu éviter d’être confrontée au passé : à Kinshasa un étudiant lui a rappelé la longue histoire de l’exploitation du pays par l’Occident, entamant son récit par l’évocation du domaine privé de Léopold II, poursuivant avec le rôle joué par les multinationales minières. La visiteuse n’a pas cherché à excuser le passé, mais elle n’a pas convaincu son auditoire lorsqu’elle l’a invité à ne plus regarder vers le passé, car, a-t-elle dit, cela ne nous mènerait à rien. Beaucoup de Congolais se sont demandé si la secrétaire d’Etat oserait jamais demander à Israël de ne plus évoquer la Shoah et si l’épouse d’un président qui a demandé pardon aux Tutsis pour les avoir abandonnés oserait enjoindre au Rwanda de ne pas rappeler sans cesse le génocide…

Faisant l’impasse sur la politique antérieure de son pays, la secrétaire d’Etat, tout au long de son périple, a imposé ses propres priorités, -les droits des femmes, le respect des civils, la lutte contre l’impunité- des exigences éthiques bien éloignées du pragmatisme de ses prédécesseurs … Sans doute laissera-t-elle à d’autres (le président de la Banque Mondiale Robert Zoellick qui lui succède à Kinshasa…) le soin d’exprimer les préoccupations que suscitent toujours les contrats passés avec la Chine ou les intérêts des multinationales américaines engagées dans le secteur minier et dans l’exploitation du pétrole.

La poursuite de son voyage au Nigeria lui a permis de revenir avec énergie sur le thème de la lutte de la corruption, mais cette escale, comme les heures passées en Afrique du Sud, en Angola et en République démocratique du Congo a confirmé que si la nouvelle administration américaine défend des idéaux, elle entend aussi, avec réalisme, s’appuyer d’abord sur les pays les plus peuplés, les plus vastes, les plus riches…



COLETTE BRAECKMAN

jeudi 13 août 2009, 06:17

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