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Publié par JMV Ndagijimana

Préface du Colonel Luc Marchal au livre de G. Musabyimana

C'est en sa qualité de témoin privilégié pour avoir été au Rwanda durant les jours sombres de 1994 que le texte du Colonel Marchal fait autorité.

Pour avoir été, très modestement et durant une période limitée, confronté aux événements abordés dans ce livre, je ne peux m'empêcher de me sentir concerné par toute tentative honnête d'appréhender le pourquoi et le comment de cette tragédie humaine de la démesure qui, depuis tant d'années, n'en finit pas d'ensanglanter la région des Grands Lacs. Il est vrai que forcé et contraint, le 19 avril 1994, de quitter le Rwanda en pleine implosion, j'ai aussi emporté avec moi nombre d'interrogations dont certaines, depuis, sont toujours en attente de réponse.

Nous connaissons tous cet adage : les peuples qui ignorent leur histoire sont appelés à la revivre. C'est précisément dans cette optique que s'inscrit la démarche de Gaspard Musabyimana : œuvrer à la manifestation de la vérité historique. Car, en effet, de l'avis unanime des experts de l'Afrique centrale (même ceux qui ne partageaient pas cette façon de voir à l'origine), la véritable histoire des événements qui se sont succédé dans cette région reste encore à écrire.

La seule façon pour le Rwanda d'assumer un jour le lourd héritage qui est le sien est de pouvoir regarder son passé en face et de l'intégrer lucidement dans son futur. Mais pour ce faire, il est impératif que le binôme "Justice et Vérité" devienne une réalité. Tant que ce ne sera pas le cas, malheureusement, les Rwandais continueront à se battre avec leurs démons. Dès lors, je salue la démarche citoyenne de l'auteur. Le combat qu'il mène depuis de nombreuses années déjà, concerne sans doute la mémoire de ses concitoyens emportés dans la tourmente, mais aussi et surtout l'avenir de son propre pays.

Le travail historique réalisé repose pour une bonne part sur les archives de l'Internationale démocrate chrétienne (IDC). D'aucuns pourraient trouver à redire à pareille approche qui peut sembler, à première vue, plutôt unilatérale. Toutefois, force est de constater, qu'hormis cette documentation, il n'en existe guère d'autre qui couvre de façon aussi exhaustive la période concernée par le présent ouvrage. Ceci n'est qu'un aspect de la question car, de façon beaucoup plus fondamentale, le lecteur guidé par un réel souci de comprendre, réalisera, sans aucune difficulté, que les analyses et les documents de l'IDC, cités en référence, ont été rédigés in tempore non suspecto. On ne peut, dès lors, évoquer des prises de position a posteriori, destinées à développer une sorte de plaidoyer pro domo en vue de se dédouaner d'une hypothétique responsabilité morale dans les événements d'avril à juillet 1994. Reproche parfois exprimé à l'égard de l'IDC. Soulignons, au contraire, non seulement la pertinence des analyses formulées, mais aussi et surtout leur caractère précoce. Quand on prend la peine de les confronter à d'autres analyses rédigées au même moment, on ne peut qu'être interpellé par l'approche superficielle, approximative, voire partisane de ces dernières.

Mon propos n'est pas de détailler les nombreux domaines explorés par l'auteur. Le lecteur les découvrira au fil des pages. A mon sens, un des mérites de cet ouvrage, et non des moindres, est la minutie avec laquelle la période récente que connurent le Rwanda, le Congo et le Burundi est resituée dans ses véritables dimensions historique, sociologique, régionale et internationale, ainsi que géopolitique. De sorte que le lecteur découvrira sans grande difficulté le fil conducteur qui relie ces différents aspects entre eux. Ce faisant il éprouvera aussi le troublant sentiment d'être comme happé par un tourbillon destructeur dont on ne peut, en aucun cas, sortir indemne.

J'ai fait allusion à ma présence au Rwanda à un moment clé de son histoire. La fonction que j'occupais au sein de la Mission des Nations Unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR) me place évidemment dans une position privilégiée pour apprécier le bien fondé de nombre d'éléments développés dans ce livre. Le fait d'avoir pu les confronter à mon propre vécu constitue pour moi un véritable gage de crédibilité pour l'auteur. A titre illustratif, je citerai trois situations, parmi d'autres, qui me semblent significatives du contexte qui était le nôtre à l'époque.

-          Au cours d'un entretien en tête à tête avec le président Habyarimana, fin janvier 1994, j'ai pu me rendre compte de son réel souci d'améliorer la collaboration entre les autorités gouvernementales, politiques et militaires, et la MINUAR. Les considérations qu'il exprimait sur la question s'inscrivaient parfaitement dans la philosophie du processus de paix. La finalité de son propos visait à permettre une stabilisation de la situation interne du pays et ce, dans l'intérêt de tous les Rwandais. Effectivement, trois jours après cet entretien j'ai pu constater une évolution significative dans la qualité des relations de travail avec les autorités gouvernementales. Cette amélioration se concrétisera jusqu'au 6 avril 1994.

-          On a abondamment commenté les écarts de conduite de certains casques bleus belges. Il est un fait que l'attitude contestable de quelques-uns fut à ce point mise en évidence qu'elle occulta le travail de qualité de tous les autres. Il aurait été facile pour les dirigeants du pays de tirer prétexte de cette situation pour exiger le remplacement du contingent belge par un autre plus "malléable" et d'affaiblir, si tel avait été leur objectif, la MINUAR. Au contraire, début février, au cours d'une réunion à laquelle participaient entre autres le chef de l'Etat, le ministre de la Défense, le chef d'état-major de l'armée, l'ambassadeur de Belgique, divers autres responsables militaires et moi-même, le discours tenu par les autorités rwandaises fut guidé par une volonté de conciliation. Ici aussi, l'intérêt supérieur du processus de paix fut pris en compte, afin que, d'un côté comme de l'autre, tout soit mis en œuvre pour qu'il puisse être mené à bonne fin.

-          Le dialogue pathétique au cours duquel le général Dallaire adjurait, le 7 avril 1994, les autorités du FPR de ne pas commettre l'irréparable et de ne prendre aucune initiative à caractère militaire qui mettrait de facto une fin au processus de paix, me reste bien présent en mémoire. Sans attendre la fin de la négociation, comme si tout cela n'avait plus aucune importance, l'ordre fut donné au bataillon du FPR cantonné au CND de passer à l'attaque. Sait-on qu'à ce moment-là, le FPR s'était déjà rendu coupable du massacre ciblé de plusieurs dizaines de civils à Remera, à quelques mètres du Quartier Général de la MINUAR ?

Si la MINUAR (dont je faisais partie) n'est pas exempte de reproches, il ne faut pas non plus la rendre responsable de tous les péchés de la terre. Déjà, avant l'attentat du 6 avril 1994, elle n'était pas en mesure de remplir sa mission. Non par absence de volonté, mais bien par manque de moyens. Cet état de carence ne doit pas être reproché aux casques bleus qui tout autant que la population rwandaise furent les premières victimes de cette situation. Dès lors, ne confondons surtout pas "mission impossible" et "échec lamentable". Si la MINUAR fut inopérante et ne put empêcher ce qui est arrivé, la responsabilité en incombe à ceux qui précisément devaient veiller à ce que les moyens alloués à la force de paix soient en adéquation avec les enjeux réels de cette mission. Il n'en fut rien, malgré les demandes réitérées du général Dallaire lui-même. Cette absence de réaction me laisse penser que c'est exactement ce que certains recherchaient : éviter que la MINUAR ne remplisse son rôle et ce faisant, empêche le bon déroulement du scénario prévu. Tout comme certains ont tout fait pour que le mot "génocide" ne soit pas prononcé dans l'hémicycle du Conseil de Sécurité. Ceci pour éviter une intervention de la communauté internationale, ce qui aurait pu contrecarrer le grand chambardement géostratégique qui se mettait en place dans la région des Grands Lacs.

Comme beaucoup d'autres je ne demande qu'à comprendre. Je ne prétends pas tout savoir, loin de là. J'attends surtout que l'on m'explique et que l'on me permette de confronter mon expérience et mes conclusions personnelles à une véritable argumentation. Celle-ci est en tout cas bien présente dans le livre de Gaspard Musabyimana. Puisse sa contribution à une connaissance plus objective de ces tragiques événements constituer, tant pour les Rwandais que pour la communauté internationale, un encouragement à la nécessaire poursuite d'un examen de conscience qui se doit d'être honnête et scrupuleux. Que cette contribution favorise également l'éclosion de la Vérité, ultime reconnaissance que nous puissions rendre à ces millions de victimes de la soif de pouvoir de certains et de l'indifférence coupable de beaucoup d'autres.

Luc Marchal
ancien commandant
Secteur Kigali - MINUAR

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