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Publié par JMV Ndagijimana

 Analyse d'Alain Bischoff*

 

Samedi 17 janvier 2009 

 Herman Cohen


Ce n'est pas de l'issue des négociations en cours entre le gouvernement de Kinshasa et la rébellion, devenue une hydre à deux têtes en ce début d'année 2009, qu'il faut espérer une solution durable au conflit du Kivu. Seule une discussion menée d'État à État, RDC et Rwanda, pourrait amener la paix. Nous en sommes loin : le Rwanda n'a abandonné ni ses intentions de placer un allié stratégique au pouvoir à Kinshasa ni ses visées hégémoniques sur le Kivu. Il se trouve que les velléités du Rwanda sont plutôt bien comprises, sinon encouragées, par la « communauté internationale », c'est-à-dire l'Amérique du Nord, l'Union européenne et, derrière ces entités, le FMI et la Banque mondiale.

 

Cette « communauté internationale » se méfie du Président Kabila, coupable à ses yeux d'avoir voulu diversifier ses partenaires pour la reconstruction et le développement de la RDC et permis ainsi à la Chine de prendre pied au Congo grâce à la signature, en novembre 2007, d'importants contrats miniers et de coopération. La guerre du Kivu a été relancée par le CNDP peu après les accords RDC/Chine. Parmi les exigences de Laurent Nkunda, celle de voir remis en cause les contrats chinois. Comment expliquer cette étrange revendication sinon par la crainte de voir la Chine rafler toutes les matières premières rares dont le Congo regorge. Cette crainte est la raison du soutien, plus que jamais d'actualité, de la « communauté internationale » au Rwanda. C'est pourquoi un changement de gouvernement à Kinshasa ne lui déplairait pas et pourquoi la partition du Congo avec un Kivu sous domination totale du Rwanda entre dans son objectif de redessiner la géographie politique des Grands Lacs.

La réalité de cet objectif est étayée par l'analyse de la géopolitique de la région depuis la fin de la 2ème guerre du Congo (2002), d'une part, et par le projet dit « plan de fin de guerre », élaboré en décembre 2008 par un consultant américain, ancien de l'Administration Clinton, d'autre part.

Les deux guerres du Congo, la disparition du régime Mobutu, garant de la francophonie dans la région, ont marqué le glissement des axes géopolitiques de l'Afrique vers l'Est et le Sud anglophones, au profit des pays « miniers » de l'Afrique australe (Afrique du Sud, Namibie, Angola, Zambie) et au détriment des pays « pétroliers » de l'Afrique centrale (Gabon, Congo-Brazzaville, Cameroun) ; au profit du monde culturel swahili (Rwanda, Burundi, Tanzanie, Kenya) et au détriment de l'Afrique de l'Ouest, en majorité francophone, et de la partie Ouest de la RDC, lingalaphone.

Sans être une nouveauté, le « plan de fin de guerre » imaginé par Herman J. Cohen a pour but de conférer une réalité juridique à la nouvelle donne géopolitique des Grands Lacs. Tenant compte de l'intégration économique de fait du Kivu au Rwanda et de l'importance pour l'économie rwandaise de pouvoir continuer à profiter de l'exploitation de l'Est du Congo, il s'agirait d'instaurer un « marché commun » incluant l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, le Kenya et la RDC elle-même. Avec la libre circulation des personnes et des biens, ce « marché commun » garantirait aux entreprises des pays membres – comprenons celles du Rwanda, essentiellement – l'accès aux ressources minières et forestières du Kivu contre le versement de droits de douane et de taxes à l'État congolais. Selon M. Cohen, ce « marché commun » permettrait à la RDC d'utiliser les ports de l'Océan indien qui sont le débouché naturel des produits du Congo oriental plutôt que ceux de l'Océan atlantique, à plus de 1600 km de là » (voir Plan américain de « fin de guerre ». Herman Cohen piège Obama et la RDC, Le Potentiel, 29/12/2008. Le plan du lobbyiste américain qui projette de le soumettre à M. Obama, n'en est qu'à l'état d'un simple article publié dans le New York Times (Can Africa Trade Its Way to Peace ?, NYT, 16/12/2008, [nytimes.com]), mais il est sans doute conforme à la conception que se font les États-Unis de ce que devrait être la région des Grands Lacs.

Cette conception n'est pas nouvelle, elle remonte à l'indépendance du Congo (juin 1960) que n'a pas accepté le colonisateur belge, figé dans l'idée illusoire d'une « communauté belgo-congolaise » résultant de la déclaration du gouvernement Eyskens sur le Congo approuvée par le Parlement belge, voilà 50 ans (14 janvier 1959). Soucieux de préserver leurs intérêts dans l'exploitation du Congo, Belges, Anglais, Français, Américains, Rhodésiens, Blancs d'Afrique du Sud poussent le Katanga et le Sud-Kasaï à la sécession : les combats, l'intervention de l'ONU sont les signes du marchandage qui a eu lieu entre les multinationales et les gouvernements. Après l'assassinat de Lumumba, si le Katanga fit retour au Congo après la guerre civile de 1960-1963, c'est que – contre la Rhodésie et l'Afrique du Sud, contre les intérêts anglais et français – les Etats-Unis se sont mis d'accord avec la Belgique pour exploiter ensemble les richesses du Congo. L'atomisation du Congo – résultat de 80 ans de colonialisme et de six mois (juin 1960/janvier 1961) de machiavélisme – qui démentait le rêve jacobin et unitaire de Patrice-Emery Lumumba est consubstantielle du plan Cohen. Comment imaginer qu'un tel projet puisse voir le jour sans que la RDC n'ait retrouvé sa pleine souveraineté sur ses provinces de l'Est, sans qu'ait été éradiquée la rébellion du CNPD et réglée la question des FDLR ? Accepter aujourd'hui la mise en œuvre de ce plan dit de « fin de guerre » reviendrait à reconnaître la prédominance du Rwanda sur la région et la partition du Congo. De surcroît, il affaiblirait l'économie du Congo en donnant un cadre juridique avec valeur de traité international à l'exploitation des ressources du Kivu dont l'exportation se ferait à partir de pays étrangers, au détriment des ports de Matadi et de Banana sur l'Atlantique et il renforcerait la puissance commerciale de l'Afrique orientale anglophone. En définitive, ce que propose M. Cohen - plutôt qu'une solution de paix pour le Kivu - c'est le moyen de préserver les intérêts économiques américains, et plus généralement ceux des anglo-saxons, Canadiens, Britanniques, Allemands, dans toute l'Afrique centrale et orientale en écartant de ces marchés la Chine principalement, la France et la Belgique accessoirement.

M. Cohen considère toujours la RDC comme un libre-service minier : il n'a rien inventé, il ne fait que poursuivre le dessein de ses prédécesseurs de l'administration américaine en place en 1960. Le Premier Ministre Lumumba avait une autre ambition pour son grand pays. L'abjecte partialité d'Hammarskjöld, alors secrétaire général de l'ONU, les Etats-Unis qui détournent les yeux pour ne pas voir le sang, les Belges avaient le champ libre pour faire assassiner Patrice-Emery Lumumba par leurs hommes de main. C'était le 17 janvier 1961.|Alain Bischoff*

Notes:

[1] ( *A. Bischoff, historien, juriste-consultant pour l' Afrique centrale, auteur de « Congo-Kinshasa, la décennie 1997-2007 », Editions du Cygne, avril 2008, 239 p.)

 

 

 

 

 

 

 

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