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Publié par JMV Ndagijimana

Dans le huis clos du Conseil des ministres

Par Charles Jaigu et Bruno Jeudy

http://www.lefigaro.fr du 09/12/2008

«C'est devenu une réunion de comité de direction d'entreprise. On y débat de stratégie», commente un ministre à propos du changement de style dans le traditionnel Conseil des ministres. Crédits photo : Le Figaro

Depuis son élection, Nicolas Sarkozy a imprimé la rupture dans le déroulement de la réunion hebdomadaire avec ses ministres.

Laurent Wauquiez planche sur l'em­ploi dans le huis clos du Conseil des ministres. Assis en face de lui, Brice Hortefeux tapote sa montre pour lui montrer qu'il a dépassé les trois minutes. Car Nicolas Sarkozy ne supporte pas les longueurs. Une règle : «être bref, pas plus de trois minutes», commente le ministre de l'Immigration. L'ami du président le rappelle régulièrement à ses proches. Les ministres ont appris à faire court. Ils savent qu'en lisant un document rédigé par leurs services, ils risquent d'agacer le chef de l'État. Un ministre raconte : «Le président commence à tripoter son stylo, il remue sa jambe , s'impatiente.» Mauvais signe. Malgré ça, plusieurs ministres «n'ont toujours pas compris» et continuent à réciter les fiches de leurs directeurs de cabinet.

Ce matin, le président et son gouvernement se retrouveront dans le salon Murat, au rez-de-chaussée de l'Élysée. Le cadre, par lui-même, impose le respect des usages. Mais, par son tempérament, le chef de l'État a tout de même imprimé un ton nouveau pendant le Conseil. «Sous Mitterrand, cela durait vingt minutes, on faisait notre courrier. C'était un supplice pour lui, et une torture pour nous», se souvient André Santini, secrétaire d'État chargé de la Fonction publique, qui fut ministre de la première cohabitation.

Trafic de petits papiers

Avec Sarkozy, c'est autre chose… «C'est devenu une réunion de comité de direction d'entreprise, on y débat de stratégie», approuve un ministre. «Avant, c'était très formel : partie A, partie B, partie C et on partait», se souvient un autre. Aujourd'hui une partie D - comme «débat» - a été ajoutée qui ouvre régulièrement un espace de discussion inédit sous la Ve République. «Sarkozy se sert de ce moment pour rôder ses argumentaires. J'apprends beaucoup de choses, confie Jean-Louis Borloo, qui fut aussi ministre de Jacques Chirac. Il y a une remise à niveau de l'information pour tout le monde.»

Au palmarès des ministres qui s'expriment le plus, Bernard Kouchner a largement creusé l'écart avec le peloton. Par tradition, le ministre des Affaires étrangères intervient toutes les semaines, et l'actuel patron du Quai d'Orsay «y prend un plaisir évident». Souvent, les deux hommes sont en désaccord. Après le non irlandais, Sarkozy évoque le sujet devant les ministres. Il estime qu'ils vont devoir revoter avant la fin de l'année. «Il sera encore trop tôt», prévient Kouchner. De même, lors de l'invitation du colonel Kadhafi ou de Bachar el-Assad à Paris, le chef de la diplomatie fait part à plusieurs reprises de son scepticisme. François Fillon, en revanche, parle peu. Il relance, il recadre. Et ne marque «presque jamais» son désaccord avec Nicolas Sarkozy. «Ils se sont parlé avant, en tête à tête. Ils veillent à ce qu'il n'y ait pas de désaccord, pour que ne circulent pas les rumeurs de mauvaise entente», analyse un ministre.

Mais ce qui marque le changement de style des Conseils des ministres, c'est l'ouverture de discussions sur les sujets du moment. Il y a un mois, Nicolas Sarkozy a estimé, à propos des criminels dangereux, que Rachida Dati et François Fillon auraient dû trouver une solution pour s'adapter à la décision du Conseil constitutionnel, qui, en février, avait jugé irrecevable l'application rétroactive de la loi. Une façon de lui ôter toute portée immédiate. Autre débat : les SDF. Christine Boutin pense qu'on ne peut pas les forcer à rejoindre un refuge. Le président exprime le point de vue contraire. «Il faut intervenir, on ne peut pas les laisser comme ça dans la rue, c'est un truc de gens bien nourris de penser le contraire.» Fillon nuance : «Attention tout de même. Nous ne devons pas donner l'impression de les forcer.» Un débat s'engage avec deux des ministres d'ouverture - Bernard Kouchner et Martin Hirsch - sur cette question. «Je sais bien, Martin, que tu n'es pas d'accord avec moi», lâche le président. Hirsch lève le doigt pour reprendre la parole. Attitude inenvisageable sous Mitterrand et Chirac !

Il arrive parfois à Sarkozy de retoquer une nomination. «C'est rarissime, car il a toujours pris connaissance du dossier avant le Conseil», nuance Claude Guéant. Le secrétaire général de l'Élysée est le seul, avec le secrétaire général du gouvernement, Serge Lasvignes, à assister au Conseil des ministres sans être ministre. Depuis le début, Guéant n'en a d'ailleurs manqué qu'un seul.

Si le ton est plus détendu, les ministres ne vont pas jusqu'à tutoyer le chef de l'État. «Parfois il y a un tutoiement, mais les ministres sont plus solennels que le président», note Guéant. Mais Nicolas Sarkozy, lui, ne s'en prive pas, comme il ne se prive pas d'appeler ses ministres par leur prénom. Une autre forme de rupture quand ses prédécesseurs vouvoyaient en Conseil leurs ministres, y compris leurs fidèles.

Mais il y a aussi autour de la table tout un trafic de petits papiers. «C'est la grande attraction du Conseil», sourit un ministre. Un mercredi, Kouchner donne le menu du prochain Conseil des ministres franco-allemand. Il an­nonce dans l'ordre du jour le conseil européen de Défense. Hervé Morin s'agace : «Tout a été vu à Bruxelles ! Cela n'a pas d'intérêt ! À la dernière réunion, mon homologue a envoyé son secrétaire d'État !» Quelques minutes plus tard, il reçoit un petit mot d'André Santini : «C'est aimable pour les secrétaires d'État !» Pendant le Conseil, les ministres en profitent aussi pour s'interpeller. À la rentrée, Brice Hortefeux lit discrètement un article de Libération consacré aux ambitions de Xavier Bertrand. François Fillon lit par-dessus l'épaule de son ministre de l'Immigration et glisse : «Il faudra que je te parle de celui qui est sur la photo…» Ces deux-là profitent aussi des mercredis pour échanger leurs sentiments de parents d'élèves… Leurs fils fréquentent la même école primaire dans le VIIe.

Le ton est libre, certes. Mais aucun ministre ne va jusqu'à dire que l'on discute à fond de tous les sujets. Car, le plus souvent, Sarkozy parle. «Il raconte tout. Il veut vraiment expliquer sa politique étrangère». Du coup, «quand un ministre est absent, il a horreur de ça». Il n'hésite pas à faire part de ses doutes. Kouchner fait une communication sur la République démocratique du Congo et évoque le souhait de Ban Ki-moon d'envoyer plus de Casques bleus. Sarkozy est tracassé. Il cuisine son ministre. Lui demande combien il y a de soldats, qui les commande et s'il peut le voir. Aucune décision ne sera toutefois prise ce jour-là…

Évoquer sa vie privée

Mais, si Sarkozy n'aime pas les interventions trop longues de ses ministres, il n'hésite pas à se lancer dans des exposés fleuves. Quitte ensuite à raccourcir l'ordre du jour. Le 19 octobre par exemple : le président évoque longuement les conclusions du G20 à Washington. Faute de temps, la communication sur le salaire au mérite dans la fonction publique que devait faire André Santini est supprimée. «André, tu reviendras la semaine prochaine», s'excuse le président. Santini, lui, est presque ravi de pouvoir revenir en deuxième semaine - les secrétaires d'État n'étant pas conviés toutes les semaines.

Les ministres regardent aussi Sarkozy faire ses numéros quasi-hebdomadaires. Au début du mois de novembre, le président est particulièrement de bonne humeur. À Borloo, Darcos, ou Wauquiez, il lance des messages de félicitations. À Hortefeux, qui vient d'ob­tenir l'accord des Vingt-Sept sur son pacte européen de l'immigration, il lance : «La semaine dernière à Bruxelles, on a juste eu à enfiler les chaussons de Brice.» Un «one-man-show» où Sarkozy donne aussi libre cours à ses colères. L'une des plus grosses éclate, au printemps, après une série de couacs gouvernementaux : «J'en ai assez ! François et moi estimons que ça suffit. Il faut de la cohésion. S'il y en a qui ne sont pas d'accord, ils n'ont qu'à partir. Il y a un manque de professionnalisme de certains sur leurs dossiers. J'ai déjà eu l'occasion de vous le dire quatre ou cinq fois ; je ne le répéterai pas une sixième ! La prochaine sortie de route, c'est dehors !» La verte réprimande ne vise personne nommément mais tout le monde a en tête le nom de Nathalie Kosciusko-Morizet qui vient d'attaquer Jean-Louis Borloo.

Il peut aussi prendre un ton plus paternel. Après l'échec des municipales, le président accueille ses six nouveaux secrétaires d'État par un conseil chaleureux : «Soyez heureux d'être ministre. Cela ne dure pas si longtemps que ça. Regardez la tête de ceux qui n'y sont pas. Vous vous souviendrez toute votre vie de cette matinée !»

Dans le huis clos du Conseil, il est aussi arrivé au président d'évoquer sa vie privée. Notamment au lendemain de son mariage avec Carla, qui a eu lieu en toute discrétion : «Je sais qu'il y a certains d'entre vous qui ne savent pas comment me féliciter. C'est important pour mon équilibre. J'ai le droit à du bonheur personnel. Ce n'était pas possible de vous associer. J'ai fait ça discrètement.» Fillon prend alors la parole après lui et adresse au nom des membres du gouvernement tous «ses vœux de bonheur». On imagine mal de Gaulle évoquer son épouse Yvonne en Conseil, ou Chirac prononcer le nom de Bernadette.

Mais la rupture rencontre aussi ses limites. L'expérience des Conseils décentralisés s'est arrêtée nette en octobre 2007, après deux tentatives compliquées et coûteuses. À Ajaccio, le Conseil se déroule dans une ambiance très sécuritaire et tendue. À l'intérieur du palais Lantivy, Nicolas Sarkozy ouvre la séance sans… François Fillon. L'huissier chargé d'annoncer l'arrivée du président de la République a oublié de vérifier que tout le monde était bien à sa place. Le couac fait désordre et agace le président. Il se lève soudainement et va ouvrir lui-même la fenêtre : «Faut que je fasse tout ici», bougonne-t-il en fusillant du regard le secrétaire général du gouvernement !

 

 

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