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Publié par JMV Ndagijimana

Une collaboratrice du président Kagamé ayant été arrêtée sous mandat français, le pouvoir rwandais va demander l’arrestation de personnalités françaises qu’il accuse d’implication dans le génocide de 1994.
L
e bras de fer entre le Rwanda et la France ne connaît pas de trêve. On a appris hier de source judiciaire rwan­daise que le parquet général de Kigali s’apprêtait à émettre des mandats d’arrêt contre des responsables civils et militaires français sous l’accusation d’avoir participé au génocide de 1994, qui a fait plus de 800 000 morts. Les poursuites devraient viser 23 des 33 personnalités mises en cause à Kigali dans un rapport de la commission « chargée de ras­sembler les preuves montrant l’implication de l’État français» dans le génocide, publié en août dernier. Ce document, rédigé par des proches du régime, mettait en cause les plus hauts responsables civils et militaires français de l’époque, accusés d’avoir « participé à la mise en exécution » du génocide.
L’annonce de ces poursuites avait été précé­dée d’un pavé dans la mare lancé par Kigali. Une proche collaboratrice du président Paul Kagamé avait été arrêtée dimanche en Alle­magne sur la base d’un mandat d’arrêt lancé par la justice française. Rose Kabuye, ancien officier du Front patriotique rwandais (FPR) et actuelle directrice générale du protocole d’État, devrait être extradée vers la France à la fin de cette semaine ou au début de la se­maine prochaine. Elle est poursuivie depuis novembre 2006 dans le cadre de l’enquête du juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière, en tant que complice présumée de l’attentat du 6 avril 1994 qui coûta la vie aux présidents rwandais et burundais, à leurs accompagna­teurs ainsi qu’aux trois militaires français pilotant l’appareil.

Les autorités rwandaises avaient été averties par Berlin que Rose Kabuye serait arrêtée si elle touchait le sol allemand. C’est donc en service commandé que cette femme de 47 ans est venue en Europe pour créer un électrochoc dans la procédure judiciaire en cours. Cette arrestation «décrispe le blocage dans lequel se trouvait l’instruction , a expliqué Me Léon-Lef Forster, avocat de Rose Kabuye.

Cela va nous permettre de faire des demandes d’actes, notamment un déplacement des juges sur place (au Rwanda) , avant qu’ils ne bouclent leur enquête. » «Le pouvoir rwandais a probablement choisi d’envoyer l’accusé contre lequel il estime que les preuves du juge Bruguière sont les plus fragiles » , estime un connaisseur du FPR. Les juges Philippe Coirre et Marc Trevidic devaient prochainement clore leur enquête, mais cette perspective pourrait être remise en question par cette arrestation télécommandée.

Kigali n’ignorait rien de la menace judiciaire. En septembre, la ministre des affaires étrangè­res, Rosemary Museminali, avait préféré annu­ler une visite officielle en Belgique plutôt que de renoncer à la présence dans sa délégation du colonel Joseph Nzabamwita, n° 2 des services de renseignement, sous mandat d’arrêt de la justice espagnole pour «génocide» et «terro­risme » . Bruxelles avait averti que l’homme se­rait arrêté s’il se rendait en Belgique. En avril dernier, la police allemande s’était abstenue d’interpeller Rose Kabuye alors qu’elle accom­pagnait le président Kagamé à la faveur d’une visite officielle. Le gouvernement avait alors invoqué une loi restreignant la compétence de la justice à l’égard de diplomates étrangers en mission. Mais, venue cette fois dans le cadre d’une visite privée de Paul Kagamé, elle n’a pu bénéficier de la même protection.

Le Rwanda a vivement réagi à l’arrestation de Rose Kabuye, qualifiée d’ «abusive» . Elle aura
« des conséquences, prévisibles ou inattendues, parce que, à maints égards, c’est une violation de la souveraineté du Rwanda »
, a prévenu Paul Kagamé, qui a rendu visite à sa collaboratrice emprisonnée. Plusieurs milliers de manifes­tants se sont rassemblés lundi à l’appel du pouvoir devant l’ambassade d’Allemagne à Kigali pour protester contre cette arrestation.

« Soixante-dix ans après la Shoah, vous devriez plutôt arrêter les génocidaires qui se trouvent sur votre sol », proclamaient des banderoles.


Le régime rwandais reproche de longue date à l’Allemagne d’accorder l’asile à Ignace Murwanashyaka, président des Forces démo­cratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), rébellion hutue rwandaise basée en Républi­que démocratique du Congo (RDC) et formée en partie d’anciens génocidaires. On ne peut par ailleurs que faire le lien entre ces rebondis­sements judiciaires et la situation dans l’est de la RDC, où le Rwanda soutient ostensiblement la rébellion de Laurent Nkunda (lir eLa Croix du 10 novembre , suscitant la condamnation du Conseil de sécurité.


D’après l’ordonnance de renvoi du juge Bru­guière, Rose Kabuye, qui avait alors le grade de major au sein de la rébellion tutsie, aurait «assisté» l’équipe qui a commis l’attentat du 6 avril 1994, notamment en l’hébergeant au Conseil national de développement (CND), le Parlement rwandais qui servait alors de quartier général au FPR. C’est ce qui lui vaut d’être poursuivie pour « complicité d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste » et « as­sociation de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme » , ainsi que huit autres pro­ches de l’actuel président Paul Kagamé.
Par l’intermédiaire de Bernard Kouchner, Paris a tendu la main à Kigali, qui avait rompu les relations diplomatiques lors de la conclu­sion officielle de l’enquête du juge Bruguière en novembre 2006. Le ministre des affaires étrangères, qui servit d’émissaire à François Mitterrand en 1994, s’est rendu à Kigali en janvier dernier. Fin septembre, après la ré­vélation par La Croix d’une rencontre entre Nicolas Sarkozy et Paul Kagamé en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York, Bernard Kouchner avait toutefois reconnu que la situation entre la France et le Rwanda était toujours « bloquée ». Selon nos informations, le Quai d’Orsay a chargé depuis l’été un haut di­plomate de préparer des réponses au possible lancement par Kigali de mandats d’arrêt contre des personnalités telles qu’Édouard Balladur, Alain Juppé, Hubert Védrine et Dominique de Villepin.

«Sur le plan judiciaire, les Français ont éta­bli un précédent , déclarait en septembre Paul Kagamé au Soir de Bruxelles .

Si eux l’ont fait – lancer des mandats d’arrêt contre des diri­geants rwandais – , nous pouvons le faire aussi à leur égard. » Dernier épisode en date, mardi dernier, dix officiers français ayant participé à l’opération Turquoise avaient porté plainte en diffamation après leur mise en cause dans le rapport rwandais, ajoutant une strate judi­ciaire supplémentaire à l’imbroglio.
LAURENT D’ERSU

Des milliers de manifestants se sont rassemblés lundi devant l’ambassade d’Allemagne à Kigali pour protester contre cette arrestation.

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