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Publié par JMV Ndagijimana

Paru dans Libres opinions Cahiers du CESAT n° 13 Septembre 2008

 

Par Jacques Hogard, colonel (er), ancien commandant du groupement sud de l'opération Turquoise au Rwanda (1994), président d'E.P.E.E. (www.epee.fr), auteur du témoignage « Les larmes de l'honneur » sur l'opération Turquoise (éditions Hugo&Cie, Paris, 2005).

«L'important n'est pas la réalité de la vie mais ce que les gens croient»

Roger Mucchielli

 

Alors officier de Légion, j'ai participé durant l'été 1994, comme Commandant du Groupement Sud, à l'opération Turquoise (21 juin - 21 août 1994), déclenchée avec l'aval de l'ONU (résolution 924) dans le sud-ouest du Rwanda pour y établir une Zone Humanitaire Sûre durant une période limitée à 2 mois...

Je n'avais jamais servi auparavant au Rwanda, ni au titre de la coopération militaire (des accords militaires de coopération avaient été signés par la France et le Rwanda en 1975), ni au titre des opérations militaires déclenchées par la France d'octobre 1990 à décembre 1993 (dates du déclenchement et de la fin de l'opération Noroît) puis en avril 1994 (évacuation des ressortissants français et étrangers de Kigali au début des massacres qui allaient devenir le génocide de 1994).

D'emblée, le contexte de l'opération m'apparut singulier et pour le moins sensible et «controversé»...

En effet, à peine arrivé au Rwanda, je me souviens d'avoir été aussitôt interviewé par des médias anglo-américains et d'avoir été interloqué par la question qui m'était ingénument posée de savoir si je n'avais pas «honte» d'intervenir au Rwanda «après ce que la France y avait fait ou laissé faire»!

Depuis, devant l'ampleur des accusations portées contre notre pays et son armée, dans le monde entier mais également en France, y compris au sein de grands médias, j'ai acquis la conviction que les dramatiques évènements du Rwanda faisaient l'objet d'une opération de désinformation, d'ailleurs parfaitement menée et réussie jusqu'à ces derniers temps...

Si l'on en croit un expert, Vladimir Volkoff3, la désinformation est la «manipulation de l'opinion publique, à des fins politiques, avec une information traitée par des moyens détournés».

Volkoff précise que «généralement, lorsqu'un désinformateur a recours à des mensonges purs et simples, à la longue, on les découvre, sans d'ailleurs que cela modifie nécessairement l'effet de l'opération»!
Il donne à l'appui de ses affirmations quelques exemples historiques récents:

•        «le charnier de Timisoara était bien une morgue mais Ceausescu a bien été renversé»;

•        «les armes de destruction massives dénoncées par le Pentagone et prétextes de l'intervention alliée en Irak, n'existaient pas mais Saddam Hussein a bien été renversé»;

•        «les 100.000 morts albanais au Kosovo n'étaient en réalité «que» moins de 4.000 mais la Serbie a bien été chassée de sa province septentrionale»...

•        etc..

Aussi bien, on pourrait rajouter:

   «La France n'était pour rien dans le déclenchement du génocide rwandais en 1994 mais son influence est aujourd'hui réduite comme jamais en Afrique»!

L'opération de désinformation concernant le Rwanda est en effet très intéressante à analyser, car elle a abouti à deux effets conjoints, indiscutables, et non des moindres:

 

Au travers de sa soi-disant culpabilité dans le génocide,

•         La France a réellement perdu en 14 ans l'essentiel de son influence en Afrique, au point de n'être plus aujourd'hui qu'un spectateur plus ou moins passif de la lutte que se livrent Chinois et Américains pour le contrôle stratégique du Continent noir et de ses formidables réserves de matières premières; y compris en Afrique francophone;

•         Face à cette situation, la France, frappée d'un terrible complexe, voire de remords, n'a plus de politique africaine digne de ce nom et ne semble pas prête à s'en doter de manière claire et déterminée. L'exemple ivoirien est à ce titre très significatif.

L'approche Volkoff

Si l'on en croit Volkoff, une opération de désinformation se présente toujours comme une opération d'information, mais quatre symptômes permettent cependant de l'en différencier et de prendre conscience de la réalité des choses. Il me semble par conséquent très intéressant d'appliquer sa «grille des symptômes» au cas rwandais:

«Tout le monde dit la même chose. Or, il est si peu dans la nature des hommes de penser la même chose».. .

Sur l'affaire rwandaise, lisez la presse, internationale et française, écoutez les radios et regardez les télévisions: tout le monde (ou presque) est unanimement persuadé de la même vérité: «il y a eu un terrible génocide au Rwanda en 1994» (ce qui est vrai) «et la France, qu'elle le reconnaisse ou non, a une importante part de responsabilité dans le déroulement de cette tragédie» (ce qui est faux).

«L'opinion est surinformée d'un seul aspect de la question au détriment des autres. Et pourtant, «malheur à l'homme d'un seul livre» et «il faut écouter tous les sons de cloche». Si nous croyons avoir lu tous les livres, et si nous croyons avoir entendu tous les sons de cloche et que ceux-ci ne nous ramènent qu'à une seule vision du problème, c'est que quelqu'un l'a voulu ainsi et qu'il y a de la prestidigitation là-dessous»

L'ensemble des médias, des livres parus - à de très rares exceptions près, aussitôt suspectes et rapidement diabolisées (faut-il rappeler le cas exemplaire de la parution de l'ouvrage du journaliste Pierre Péan, hier adulé, et depuis lors taxé de tous les épithètes: «raciste, négationniste, truqueur au service des militaires et de la mémoire de son ami François Mitterrand) - s'est attaché à la description du génocide des Tutsis (et, on l'oublie souvent, d'innombrables Hutus modérés!) comme le seul fait de la majorité hutu (ce qui est vrai mais insuffisant sans autres explications), soutenue sans faiblir par la France (ce qui est faux).

«Tous les bons sont d'un côté,  tous les mauvais de l'autre.  Or, la réalité d'expérience est rarement manichéenne. Sans doute y a t-il des causes justes et des causes injustes, mais il n'arrive jamais que tous les justes soient d'un côté, et tous les salauds de l'autre. Toute présentation de l'information qui tend à nous faire croire une chose aussi peu naturelle est suspecte parce qu'elle relève de l'idéologie du western, où la couleur du chapeau Stetson - blanc ou noir - permet de reconnaître les bons des mauvais. Cette simplification outrancière plaît à l'enfant qui est en nous et nous sommes toujours prêts à nous faire duper de cette manière, autant par paresse de l'intelligence que par innocence du cœur».

Les «bons»: ce sont bien sûr les victimes, les martyrs du génocide: les Tutsis (on oublie volontairement les Hutus exterminés, tant par leurs frères Hutus, qu'auparavant ou par la suite, par les Tutsis!), mais aussi leurs libérateurs: le FPR (Front Patriotique Rwandais), l'Ouganda, et l'opinion mondiale, meilleure amie des Tutsis et du FPR, Bernard Kouchner compris, mais aussi aujourd'hui, les organisations telles que Voltaire, Golias, Survie, Ibuka, et tous ceux qui dénoncent pêle-mêle «le colonialisme», «l'Église», «François Mitterrand», la «Françafrique», «l'armée française»...

Les «mauvais»: les Hutus et la France qui les a aidés sans faillir (mais non sans contrepartie: la démocratisation forcée du régime!) de 1990 à 1993...

En clair, tous les Hutus sont des salauds, la France officielle aussi, et tous les Tutsis sont intouchables parce que martyrs.

«L'acquiescement de l'opinion débouche sur une psychose collective. C'est là le véritable objectif de toute opération de désinformation. Il faut que le consommateur en redemande, qu'il abandonne tout sens critique, qu'il réclame une confirmation permanente de la désinformation qui lui a été administrée comme un drogué redemande de la drogue, qu'il succombe au «vampirisme» de la désinformation: tout mordu devient mordeur, tout désinformé devient désinformateur».

Il n'est que de prendre l'exemple du film «opération Turquoise» réalisé par Alain Tasma et Gilles Taurand et diffusé par Canal + en novembre 2007, pour vérifier toute la pertinence de ce quatrième symptôme. Tous les poncifs s'y retrouvent, les accusations larvées ou non contre la politique française au Rwanda, les allusions plus que directes au comportement nécessairement partial de l'armée française dans cette tragédie.Ainsi, eux mêmes désinformés, Tasma et Taurand se mettent à désinformer à leur tour, de bonne foi, bien sûr...

La grille de lecture des Toffler

Selon les chercheurs américains Alvin et Heidi Toffler (4), cités par Volkoff, une opération de désinformation se caractérise par l'emploi de:

L'accusation d'atrocités

C'est d'autant plus facile ici qu'il y a bien eu d'innombrables atrocités, notamment constitutives du génocide. Mais elles ne sont évidemment imputées et imputables qu'aux seuls Hutus et à ceux qui les ont armés, c'est à dire les Français. En aucun cas à la rébellion tutsie qui est réputée avoir menée sa guerre en dentelles - alors que l'on dispose aujourd'hui de nombreux témoignages, et non des moindres, sur les massacres de grande ampleur pratiqués par elle sur les paysans hutus au cours des quatre années précédant le génocide, et bien après, dans les années qui suivront sa prise du pouvoir5


Le gonflement hyperbolique des enjeux

Dans le cas du Rwanda, si l'on occulte les centaines de milliers de morts d'avant et d'après le génocide, pour la plupart hutus, on se focalise aujourd'hui sur le chiffre communément admis de 1.200.000 martyrs lors du génocide, sous entendu tous tutsis, alors que la seule recherche de la vérité inclinerait à davantage de prudence et de modération dans ce décompte macabre, qui s'avère plus proche de 800.000 morts. Comme s'il fallait absolument atteindre, et mieux!, dépasser le chiffre fatidique de ce million de morts, pour mieux frapper les esprits et les convaincre de l'abomination de ce nouvel Holocauste. Car, là aussi, il est vital defaire un parallèle entre les génocides juif et tutsi... Comme s'il s'agissait de la même chose...

En oubliant de rappeler non seulement les représentations respectives des communautés tutsie et hutue dans cette tragédie mais aussi en oubliant d'en rappeler les vraies responsabilités.

 

La diabolisation ou la déshumanisation de l'adversaire

Le régime de feu le président Juvénal Habyarimana (assassiné le 6 avril 1994), plus autoritaire et paternaliste que totalitaire (au contraire de son successeur), contraint à partir de 1990 par François Mitterrand au multipartisme et au dialogue inter­communautaire, a fini par en mourir. Mais il est, sans hésiter, aujourd'hui décrit sans crainte de ridicule, comme une sorte de «nazisme tropical». La raison du plus fort est toujours la meilleure, disait La Fontaine.

Aujourd'hui c'est donc tout un peuple, le peuple hutu (80% de la population rwandaise) qui est ainsi mis à l'index par le monde entier. Il ne fait pas bon être Hutu aujourd'hui, fussiez-vous un saint! La diabolisation a joué et joue pleinement son rôle permettant au régime du président Paul Kagamé tous les excès et toutes les atteintes au droits de l'Homme sans que quiconque ne bouge ou presque dans la communauté internationale.


La polarisation

Elle consiste à supprimer toute nuance. En désinformation, elle est nécessairement totale. Si vous n'êtes pas aujourd'hui partisan de Kagamé et de son régime, c'est donc que vous étiez hier - forcément- complice du génocide! Si vous accordez quelque crédit aux conclusions du juge antiterroriste Bruguière (qui, clôturant l'enquête sur les circonstances de l'assassinat du président Habyarimana le 6 avril 1994, a eu pour conséquence l'émission par la justice française de 9 mandats d'arrêts internationaux contre l'entourage proche du président Kagamé), c'est donc que vous êtes coupable de complicité de génocide et de crimes contre l'humanité!


L'invocation d'une sanction divine

On a beau vivre dans un monde laïcisé, l'invocation d'une sanction divine - même non explicite - conserve une connotation moralisatrice intéressante: Si les Hutus en sont là aujourd'hui (sous entendu, s'ils souffrent sous la botte de Kagamé et de son régime), c'est qu'en vérité ils l'ont bien mérité. Allez, la messe est dite!


La métapropagande,

ou autrement dit, l'art de discréditer l'information venant de l'adversaire en la traitant de «propagande», méthode subtile et efficace.

Les accusations de «révisionnisme», de «négationnisme» à l’encontre des universitaires, chercheurs, journalistes, écrivains, témoins professant un avis divergent voire seulement différent du son de cloche autorisé, soulignent cette évidence. La version imposée de l'histoire, en l'occurrence «le génocide est l'œuvre du régime hutu soutenu par la France» est de l'information. Tandis que le fait de resituer ce génocide dans son contexte, c'est-à-dire celui d'une guerre civile commencée quatre ans plus tôt, jalonnée de massacres terribles de part et d'autre, et poursuivie les années suivantes par d'autres abominables massacres de grande ampleur (en particulier celui de quelques centaines de milliers de réfugiés hutus massacrés par l'armée tutsie dans les forêts orientales du Zaïre durant l'hiver 1995-1996) vous fait immédiatement cataloguer comme négationniste et révisionniste. Deux poids, deux mesures!...La métapropagande a fait son effet.

Ainsi l'examen de l'affaire rwandaise à la lumière des grilles de lecture des époux Toffler ou de Vladimir Volkoff, est comme on vient de le voir, particulièrement riche de réflexions et d'enseignements. Il ne fait pas de doute que le Rwanda est un magnifique cas école de désinformation.

Il n'est cependant pas d'opération de désinformation qui n'ait à la fois un mobile stratégique et un inspirateur directement intéressé à sa réussite.

S'agissant du Rwanda et de l'Afrique centrale, il faut évidemment rappeler que ce petit pays joue au cœur de cette région des Grands Lacs africains, un rôle aujourd'hui essentiel, de tout premier plan, sans mesure avec son poids démographique, sa superficie ou ses atouts naturels. 

Il convient à cet égard de lire absolument le passionnant dernier ouvrage du romancier britannique et ancien du MI6, John Le Carré, «Le chant de la mission». On y comprend tout des grandes manœuvres permanentes que mènent les grandes puissances mondiales dans cette région du Congo (les provinces orientales de l'ex-Zaïre, le Kivu et le Katanga, qu'on a souvent qualifiées de «scandale géologique»!) pour le contrôle de ses exceptionnelles ressources en minerais rares et variés, notamment le coltan. Le Rwanda de Kagamé, l'ex-chef de la rébellion tutsie formé à Fort Leavenworth qui fut aussi le chef des services spéciaux ougandais, est le fidèle allié des États-Unis. Il en est même le «produit», via les œuvres de l'Ouganda de Museveni. Il est le premier acteur aujourd'hui de cette mainmise militaire sur les fabuleuses richesses minières de la région.

Oui, l'opération de désinformation menée contre le rôle de la France au Rwanda n'est pas anodine. Oui, elle a bien atteint ses objectifs, tactique d'une part: «sortir» la France de la région des Grands Lacs, et stratégique d'autre part: affaiblir grandement et durablement l'influence de la France non seulement dans la région mais dans toute l'Afrique. Les résultats sont là.

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1. Auteur du témoignage «Les larmes de l'honneur» sur l'opération Turquoise(éditions Hugo&Cie, Paris, 2005).

2. Experts Partenaires pour l'Entreprise à l'Étranger (32 Avenue de Wagram 75 008 PARIS) www.epee.fr

3. Vladimir VOLKOFF (1932-2205), écrivain français né en France de parents russes orthodoxes, officier de renseignement en Algérie, est en particulier l'auteur de «La désinformation, arme de guerre» (Julliard - l'Age d'Homme), d'une «Petite histoire de la désinformation» (Editions du Rocher) et de «Désinformation: flagrant délit» (Editions du Rocher).

4 Alvin TOFFLER est un écrivain, sociologue et futurologue américain, né en 1928 à New York. Il l'est l'un des futurologues les plus célèbres dans le monde. Il est l'époux d'Heidi TOFFLER également écrivain et futurologue qui participe étroitement à l'écriture de ses livres dont beaucoup sont devenus des bestsellers mondiaux.

5. Lire les rapports de Human Rights Watch sur les massacres de centaines de milliers de Hutus perpétrés en 1994, 1995 et 1996 par l'armée tutsie exerçant son «droit de poursuite» au Zaïre voisin, lire aussi le témoignage d'Abdul Ruzibiza, «Rwanda, l'histoire secrète» parue en 2005 aux éditions Panama.

Paris, le 15 mai 2008.

 

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