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Publié par La Tribune Franco-Rwandaise

Lettre ouverte de Diane Rwigara au président Paul Kagame.
Son Excellence le Président Paul Kagame
Village Urugwiro – Kacyiru
Kigali - Rwanda
Kigali, le 15 Juillet, 2019
 
Votre Excellence,
 
Je me permets de vous écrire cette lettre suite à l'assassinat macabre d'un garde pénitentiaire, Jean-Paul Mwiseneza, alias Nyamata, poignardé à plusieurs reprises puis décapité le 10 juin 2019. Mwiseneza était un ami. Il a été tué peu de temps après m’avoir parlé des troubles violents survenus à la prison de Mageragere, au cours desquels plusieurs dizaines de prisonniers ont été grièvement blessés.
 
Votre Excellence,
 
Mwiseneza était un survivant du Génocide contre les Tutsi. Il a perdu toute sa famille en 1994 à l'exception d'une soeur. Mwiseneza avait été défiguré à vie, son corps était couvert de cicatrices de machettes.
Malheureusement, il n'est pas le premier survivant à avoir connu une fin tragique aux mains des agents de sécurité. Beaucoup de survivants ont perdu la vie à un rythme alarmant (voir liste ci-dessous). Les non-survivants meurent aussi. Cependant, dans le cadre de cette lettre, je me focaliserai sur les survivants du Génocide comme nous sommes dans la période de deuil de 100 jours pour les commémorations du 25ème anniversaire du Génocide de 1994 contre les Tutsi.
 
Votre Excellence, j'ai choisi de vous écrire directement à propos de cette affaire troublante, car les organisations telles que CNLG ou Ibuka, censées réclamer la justice pour les survivants, ont peur de tenir tête au parti au pouvoir. À l'instar d’autres institutions dites indépendantes dans ce pays, elles sont soumises aux ordres venus « d’en haut ».
 
Votre Excellence, 
 
votre gouvernement semble s’être engagé à préserver la mémoire de nos proches tués pendant le Génocide. En effet, nous devons honorer les morts. Mais pourquoi ne pas commencer par préserver les vivants? Pourquoi la préoccupation que l’on manifeste et le respect qu’on donne aux victimes des atrocités commises dans notre pays ne sont pas traduits identiquement aux rescapés de ces mêmes horreurs?
 
Votre Excellence, 
 
la communauté internationale a félicité à juste titre le Rwanda pour avoir aboli la peine de mort. Mais je suis contrainte de demander : pourquoi nos concitoyens sont-ils continuellement l’objet d’exécutions extrajudiciaires? Et pourquoi, en tant que Chef d'État, avez-vous soutenu de telles exécutions dans votre discours tenu à Rubavu le 10 mai de cette année? Vos subordonnés font de même. Lors des funérailles de Jean-Paul Mwiseneza, alias Nyamata, le directeur de prison Innocent Iyaburunga a accusé Mwiseneza d’avoir contribué à sa propre mort, affirmant que «…votre sécurité dépend de vous, vous devez savoir qui vous êtes, comment vous comporter, ce que vous dites, où vous le dites…».
 
Votre Excellence, 
 
je pensais que «Never Again» / «Plus Jamais Ça » signifiait qu'il n'y aura plus de sang rwandais versé injustement. Ou s’agit-il d’un simple slogan destiné au monde extérieur? Parce que la vie des Rwandais semble ne pas avoir d'importance. Permettez-moi d’être claire : je conteste fermement ceux qui nient ou minimisent le Génocide contre les Tutsi dans leurs discours ou dans leurs écrits. Mais y a-t-il un plus grand déni que de priver la vie à ceux qui y ont survécu?
 
Votre Excellence, 
 
je vous suis infiniment reconnaissante ainsi qu'aux troupes du FPR d'avoir mis fin au Génocide. Mais je ne peux m'empêcher de me demander si mettre fin au Génocide ouvre droit à quiconque de terroriser le peuple « sauvé »? Les Rwandais ont souffert assez de traumatisme, d'angoisse et de pertes lors des massacres de leurs compatriotes. Leurs libérateurs devraient leur donner la liberté et non l’oppression. Je vous pose humblement la question : que faire lorsque les protecteurs deviennent les persécuteurs ?
 
Votre Excellence, 
 
nous accusons à juste titre la communauté internationale d'avoir gardé le silence pendant le Génocide, mais 25 ans plus tard, nous voici forcés d’assister impuissants à la politique cruelle, inhumaine dont nos proches sont de plus en plus victimes. Jusqu’à quand? Quiconque supporte cette injustice extrême et conseille de persévérer dans cette voie n’aime pas ce pays et contribue à la mort lente de notre nation.
Votre Excellence, 
 
la branche militaire du FPR Inkotanyi dirigée par Vous a mis fin au Génocide de 1994. Je vous supplie d’user de toutes les ressources de votre Autorité pour mettre fin à ces meurtres insensés. Pensez aux parents, aux enfants, aux frères et soeurs et aux conjoints de ces hommes et femmes assassinés. Il y a quelque jours, vous avez solennellement donné votre jolie fille Ange en mariage ; les filles des hommes assassinés du Rwanda n’auront pas cette chance le jour de leur mariage.
 
Je vous prie d’agréer, Excellence M. le Président, l’expression de mes sentiments attristés.
 
Shima Diane Rwigara
 
P.S: Je vais probablement faire face à de graves actes de représailles pour avoir écrit cette lettre. Mais Votre Excellence, je vous prie de comprendre : la vie au Rwanda est loin d’être facile surtout quand on doit constamment se préoccuper du sort de son entourage. Lors de la rédaction de cette lettre, beaucoup de gens me sont venus à l’esprit, y compris mon collaborateur Thaddée Muyenzi (également un survivant du Génocide) qui a été enlevé par des agents de l’État il y a plus de deux ans. Nous attendons toujours de ses nouvelles.
C.I: 
Ibuka 
National Commission for the Fight Against Genocide (CNLG) 
National Commission for Human Rights -Rwanda (NCHR) 
Rwanda Correctional Service (RCS) 
Ambassades 
Communauté Est Africaine (CEA) 
Union Africaine (UA) 
Nations Unies (NU) 
Human Rights Watch (Organisation de Défense des Droits de l’Homme) 
Amnesty International
 
Cette lettre est disponible en Français, Anglais et Kinyarwanda.
 
Liste des survivants du génocide assassinés. 
Ci-dessous la liste des survivants du Génocide contre les Tutsi qui ont été tués, et une brève description des circonstances inhabituelles entourant leur mort. Il ne s’agit pas d’une liste exhaustive de toutes les victimes, mais d’une petite fraction. Le temps ne nous a pas permis de collecter toutes les données. De plus, la plupart des familles ont peur de parler par crainte de représailles. Mais nous fournirons plus de noms au fur et à mesure que nous apprendrons d’autres cas. Les personnes suivantes ont été tuées par balle, par strangulation ou ont été poignardées et/ou décapitées. D’autres ont fait l’objet d’enlèvements et sont toujours portées disparues:
 
Jean Paul Mwiseneza alias Nyamata : Poignardé à plusieurs reprises et décapité le 10 Juin 2019. Son corps a été retrouvé à Kamatana, Bugesera.
Anicet Kanamugire: Décédé à la suite de coups infligés par la police entre le 7 et le 14 Avril 2019 à Kicukiro, Kigali.
CSP Hubert Gashagaza: Son corps a été retrouvé dans son véhicule le 17 Septembre 2018 à Ndera. Il avait été étranglé avec des câbles de télévision et/ou d’ordinateur.
Emmanuel alias Gasongo: Originaire de Bisesero, Kibuye. Tué à Kigali en 2017.
Jean-Bosco Nahamahoro : Âgé de 25 ans, il a été abattu dans une cellule de police. Il avait été arrêté le 19 Avril 2017 après avoir prétendument blessé un agent de DASSO en train de détruire sa maison. La police a annoncé que Jean Bosco avait tenté de s'échapper mais ne pouvait pas expliquer pourquoi il avait reçu plusieurs balles à la poitrine et à la tête.
Christine Iribagiza : Retrouvée morte par strangulation dans sa résidence le 13 Avril 2017 à Kicukiro, Kigali.
Thaddée Muyenzi : Enlevé par les services de sécurité le 26 Décembre 2016. Vu pour la dernière fois au lendemain de Noël chez Mutangana à Nyabugogo, Kigali.
Venuste Rwabukamba : Homme d’affaires. Étranglé le 10 Octobre 2016 à Rwamagana, peu de temps après qu’il ait accordé une interview sur la saisie de ses biens par l’État Rwandais. Sa mort fut maquillée par la police en un suicide.
Christian Maniriho : Abattu par balle le 9 Avril 2016 à Kibungo. 
Père Dr. Dominique Karekezi : Recteur de l’université INATEK à Kibungo. Étranglé le 10 Août 2015. 
Capt. Dieudonné Kayitare : Biens immédiatement saisis par l’État Rwandais suite à son brutal assassinat en Février 2015.
Assinapol Rwigara : Homme d’affaires. Il a succombé aux coups de couteau à l’arrière de sa tête le 4 Février 2015. Pour faire croire à un accident, il a été placé dans sa voiture. Son assassinat eut lieu un mois après qu’il ait écrit une lettre au Président de la République à propos de l’injustice qu’il subissait dans ses affaires et dix jours après avoir donné une conférence de presse sur ces mêmes problèmes.
Richard Mazimpaka : Ancien cadre supérieur à Fina Bank et GT Bank. Mort par strangulation le 3 Décembre 2014. Immédiatement après son décès, des journaux pro-gouvernementaux ont propagé qu’il s’était suicidé.
John Ndagijimana : Retrouvé la tête couverte de blessures. Mort aussitôt après le 4 Juin 2014 à Nyabisindu dans la ville de Kigali. 
Niyomugabo Gérard Nyamihirwe : Journaliste, professeur, écrivain, analyste, philosophe, activiste, panafricaniste. Pas de nouvelles de lui depuis qu’il a été kidnappé par des agents de l’État en Avril 2014. 
CIP Charles Habineza : Il a succombé à ses blessures après avoir été poignardé près de la tempe en 2013 à Kigali. 
Gustave Makonene : Coordinateur de Transparency International Rwanda, son corps a été retrouvé au bord du lac dans la ville de Rubavu le 18 Juillet 2013. Il avait été étranglé. 
Aimé Ntabana : Pas de nouvelles de lui depuis qu’il a été enlevé du territoire ougandais en Mai 2013 par des agents Rwandais du DMI. 
Charles Ingabire : Journaliste. Tué le 30 Novembre 2011 par balle dans un café à Kampala, Ouganda. 
François Xavier Munyemana : Ex-président de l'AERG KIST-KHI (Association des Étudiants Rescapés du Génocide). Tué par balles en 2007-2008.
Bwana Theogène : Tué en 2005 à un rond-point de Kigali après avoir été témoin d'un meurtre commis par des agents de la garde présidentielle. 
John Mundungu alias Kalimu : Artiste très connu à Nyamata. Décapité en 2005.
John Muhinda : Tué en Novembre 2005 à Kabuga.
Virginie Nyiraneza : Tuée le 9 Novembre 2005 à Gisenyi.
Immaculée Mukaruzima : Tuée le 26 Octobre 2005 à Kibuye.
Elizaphan Nyemazi : Tué le 13 Octobre 2004 à Kaduha, Gikongoro.
Eliphaz Hitimana : Tué le 3 Août 2004 à Kaduha, Gikongoro.
Sgt. Olivier Gahima : Enlevé du territoire burundais vers 2003 par des agents du DMI et ramené au Rwanda, il est ensuite emprisonné, gravement torturé puis relâché. Quelques mois après, il est tué par balles avec son épouse chez lui à Kigali.
Mme Gahima : Épouse de Sgt Gahima mentionné ci-dessus . Tuée par balles avec son époux vers 2003 à Kigali. 
Lt. Col. Pinah Kabenga : Tué en 2003. Frappé avec un objet pointu sur la tête, puis placé dans sa voiture pour faire croire à un accident.
Charles Rutinduka : Tué le 27 Novembre 2003 à Kaduha, Gikongoro.
Emile Ndahimana : Tué le 14 Octobre 2003 à Kaduha, Gikongoro.
Karasira alias Kabombo : Tué le 21 Avril à Kaduha, Gikongoro.
Séraphine Mukashyaka : Directrice de l’Association des Veuves du Génocide-Agahozo (AVEGA-Agahozo). Tuée le 24 Décembre 2000 à Kinyamakara, Gikongoro.
Assiel Kabera : Le 5 Mars 2000, Assiel Kabera, Conseiller du Président Pasteur Bizimungu, fut abattu dans sa voiture par trois hommes en uniforme militaire, au moment où il arrivait chez lui.
Victor Bayingana : Assassiné à l’entrée de la maison de sa belle-famille en 1998.
Antoinette Kagaju : Épouse de Victor Bayingana mentionné ci-dessus. Abattue en présence de ses enfants en 1998.
Valens : Membre de la famille d’Antoinette Kagaju mentionnée ci-dessus. Tué avec elle en 1998.
Nzovu : Homme d'affaires de Kibungo. Assassiné parce qu'il avait remporté un très important appel d'offres pour des infrastructures de stations services contre le parti au pouvoir. 
Dr. François Ndamage: Tué. Travaillait pour TRAC (Centre de Traitement et de Recherche sur le SIDA, la Malaria, la Tuberculose, et autres épidémies). 
 
Cette liste, incomplète certes, ne reprend pas les noms de ceux qui ont survécu le Génocide parce que leurs familles avaient fui le Rwanda avant 1994, parmi eux figurent:
Maj. Alexis Ruzindana (porté disparu), Denis Semadingwa Ntare (poignardé, égorgé), André Rwisereka (décapité), Alphonse Rutagarama (poignardé, étranglé), Patrick Karegeya (étranglé), Dr Emmanuel Gasakure (tué à bout portant), Me Toy Nzamwita (tué à bout portant) , Dr. Raymond Dusabe (poignardé), Modèle Alexia Mupende (poignardée)…et tant d’autres.
 
Cette liste ne reprend pas non plus les non-survivants, parmi eux figure:
Seth Sendashonga (tué à bout portant), Col. Théoneste Lizinde (tué à bout portant), Lieut. Col. Augustin Cyiza (porté disparu), Me Donat Mutunzi (étranglé), Boniface Twagirimana (porté disparu), Anselme Mutuyimana (étranglé),…. et tant d’autres.
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