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Publié par La Tribune Franco-Rwandaise

Le Général Jean-Claude Lafourcade, commandant de l’opération « Turquoise »,  parlant du livre de Guillaume Ancel : « Ces témoignages sont une ineptie »
Début juillet 1994, les Français ont instauré une zone humanitaire sûre.
ZOOM Début juillet 1994, les Français ont instauré une zone humanitaire sûre. / Charles Caratini/Sygma/Getty Images

Que répondez-vous aux témoignages de Guillaume Ancel et de notre « aviateur » ?

Général Jean-Claude Lafourcade : Ils sont une ineptie. Le livre de Guillaume Ancel ne s’appuie que sur ses propres déclarations, non sur des documents, des ordres, des preuves matérielles. Je suis en désaccord complet avec tout ce qu’il raconte. Nous ne nous sommes pas engagés en juin dans l’optique de stopper le FPR (Front patriotique rwandais, NDLR) et de rétablir le gouvernement provisoire à Kigali, comme il l’affirme. La bascule entre la mission offensive et la mission humanitaire qui aurait eu lieu, sur ordre de l’Élysée, le 1er juillet, n’existe que dans son imagination. À la différence de Guillaume Ancel, j’apporte les preuves de ce que j’avance : tous les ordres que j’ai reçus et donnés ont été déclassifiés par le ministre de la défense.

La 1re compagnie du 2e régimentétranger d’infanterie n’a pas pris position en forêt de Nyungwe, le 30 juin ?

J.-C. L : Ça, c’est différent. Bien sûr qu’elle y a été envoyée à ce moment de la mission. Nyungwe était à la limite de la zone que nous étions chargés de mettre en place pour la protection des populations, menacée par une pénétration du FPR. Je vous rappelle que le FPR affichait clairement son hostilité vis-à-vis de notre intervention jusqu’à la création de la ZHS (zone humanitaire sûre, NDLR). Pour nous, la principale menace venait de là. Donc oui, nous avons constitué une zone de protection, non pour attaquer le FPR mais pour l’empêcher de s’infiltrer dans cette zone.

L’aviation a-t-elle été engagée le 1er juillet pour appuyer vos hommes à Nyungwe ?

J.-C. L : Cet épisode était une action tactique du niveau du commandant de secteur pour assurer la sécurité de son dispositif et n’avait pas de valeur stratégique. Elle bénéficiait d’un appui aérien tactique tout à fait normal. Cette action a dû être reportée sur ordre du commandant de secteur pour des raisons de situation locale que j’ignore.

A-t-il pu se passer des opérations militaires en amont ou pendant Turquoise, qui vous auraient échappé ?

J.-C. L : Impossible. Tout était sous contrôle. Aucune opération aérienne ou terrestre, même des Forces spéciales, n’échappait à mon contrôle.

Le 16 juin 1994, lorsque vous êtes convoqué par le général Lanxade, chef d’état-major des armées, vous constatez que plusieurs options sont sur la table : opération de grande envergure, ou strictement humanitaire…

J.-C. L : Oui, les militaires ont échafaudé des hypothèses. Avant de lancer une opération, le rôle de l’armée est d’en faire, dans toutes les directions, pour ne pas être prise au dépourvu. Aller directement à Kigali pour arrêter les massacres. Entrer au Rwanda jusqu’à la frontière burundaise. Ou s’installer à la frontière rwandaise, côté Zaïre. Elles ont été soumises à l’exécutif : François Mitterrand et Édouard Balladur ont décidé de ne pas se lancer dans une offensive, mais de prendre position au Zaïre pour aller, en toute neutralité, le moins possible à l’intérieur du Rwanda.

Sur le terrain, l’état d’esprit général des soldats de Turquoise n’était-il pas anti-FPR ?

J.-C. L : Mettez-vous à leur place, surtout de ceux qui avaient travaillé en collaboration avec leurs homologues rwandais contre les agressions du FPR. On aurait pu croire que cela allait poser un problème : cela n’a pas été le cas. Nous avons tout fait pour éviter de déclencher une guerre avec le FPR.

Pourquoi n’avez-vous pas arrêté, dans la ZHS, des soldats, miliciens et membres d’un gouvernement que tout désignait comme responsables du génocide ?

J.-C. L : Quand nous sommes arrivés, le gouvernement intérimaire était encore reconnu par la communauté internationale. Les États-Unis ne l’ont considéré comme responsable du génocide qu’à partir de la mi-juillet : au moment où ses membres sont déjà dans la ZHS. Et la résolution de l’ONU ne nous donnait aucune directive. Je n’avais pas le droit d’arrêter ce gouvernement provisoire tant que l’on ne m’en donnait pas l’ordre. La seule chose que nous avons faite, c’est d’inciter les membres du GIR (Gouvernement intérimaire rwandais, NDLR) à quitter la ZHS pour le Zaïre. Et nous avons progressivement désarmé les FAR (Forces armées rwandaises, NDLR).

Mais quand vous intervenez à partir du 25 juin, vous savez que le GIR est génocidaire ?

J.-C. L : Non, je ne le sais pas. Pas plus que la communauté internationale qui ne le reconnaissait pas encore. Quand j’interviens, je sais qu’un génocide est en cours, mais je ne sais pas qui, du GIR, des unités des FAR et des miliciens, le commet. Avant de partir, on aurait peut-être dû nous dire : « Attention, c’est un gouvernement génocidaire ! » Mais personne ne nous l’a dit. Ni l’ONU, ni la communauté internationale.

Ni l’Élysée, ni le Quai d’Orsay, ni la défense, ni le renseignement militaire, ni la DGSE ?

J.-C. L : Juridiquement, c’était à l’ONU de le dire. Je sais que Paris lui a demandé des consignes à ce sujet. Mais l’ONU s’est tue. Et concrètement, arrêter des politiques dans une opération militaire, ce n’est pas le plus simple. Le précédent yougoslave nous l’avait appris : on n’arrête pas comme ça n’importe qui, n’importe comment, s’ils n’ont pas des armes à la main, s’ils ne se battent pas.

Difficile de croire que personne en France ne vous a informé, quand vous prépariez cette mission, sur les responsables du génocide.

J.-C. L : C’était à l’ONU de nous le dire puisque nous agissions sous son mandat, et elle ne nous en a rien dit.

Recueilli par Laurent Larcher
LA CROIX
 
 
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Commenter cet article

gerbor 27/06/2018 10:19

Je pense que l'armée française sous les ordres de l'ONU n'a pas du tout pris parti pour le gouvernement provisoire mais il est possible qu'une certaine empathie ait pu s'exprimer individuellement pour le peuple hutu plutôt que pour le FPR qui était l'envahisseur étranger.