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Publié par La Tribune Franco-Rwandaise

	GERD : DÉVELOPPEMENT DU RWANDA, PERFORMANCES OU MANIPULATIONS STATISTIQUES ?

Analyse du Groupe d’Études et de Réflexion sur le Développement du Rwanda (GERD)

 

Contenu :

1. Introduction

2. Investissement  et PIB

3. Performances économiques et dégradation du niveau de vie de la  population

4. Secteurs agricole et rural sacrifiés

5. Difficultés d’accès à l’éducation et à la santé

6. Faiblesses et freins au développement du secteur privé.

7. Inégalités et pauvreté criantes

8. Conclusion

1. Introduction

Cette note est un condensé de quelques questionnements afin d’attirer l’attention sur certains aspects portant sur le développement du Rwanda. C’est vrai que ce pays apparaît comme le pays africain qui réalise des performances économiques et sociales vertigineuses. Il est donné en exemple dans presque tous les domaines, à telle enseigne que certaines personnes qui connaissent la réalité du pays n’en reviennent pas.  Il faut dire aussi que le régime de Kigali est passé maître dans la communication de façon à éblouir les non avertis et ceux qui sont à la recherche de cas de succès en Afrique. Ceci explique sans doute le silence sur les incohérences  manifestes entre les statistiques destinées à présenter la gouvernance du Rwanda et la réalité du vécu de la population.

Nous allons ici nous poser des questions ou attirer l’attention sur des éléments qui méritent qu’on s’y arrête.  Le Rwanda aligne  en effet des chiffres plus impressionnants les uns que les autres.  C’est le cas notamment de la croissance économique dont le taux affiché oscille entre 6 et 10 % (7,5% en moyenne) du PIB depuis une dizaine d’années (1), même en temps de catastrophe naturelle s'abattant sur tout le pays (la grande sécheresse de 2015/2016 est dans toutes les mémoires).

Comment apprécier cette performance au vu de certains indicateurs ? Nous nous demanderons s’il y a un lien entre investissement et PIB, nous nous interrogerons ensuite sur certaines performances sectorielles, dont le secteur agricole, les secteurs sociaux,  le développement du secteur privé et les problèmes de pauvreté et d’inégalités, avant de conclure sur la pertinence des données.

2. Investissement  et PIB

La première question que l’on pourrait se poser concerne le lien entre le PIB et l’investissement, dans la mesure où c’est généralement l’investissement qui impulse le PIB (2).

 Les données officielles montrent que sur une dizaine d’années, l’investissement oscille entre 20 et 25 % du PIB, tandis que le taux de croissance du PIB affiché  est en moyenne de 7,5% (1).  Cela suppose que l’économie rwandaise serait des plus performantes au monde, si pas la plus performante, en termes d’efficacité ou de productivité de l’investissement

On remarquera en effet que les économies à taux de croissance  comparables à celui du Rwanda, affichent généralement  des taux d’investissement supérieurs à 30% du PIB. Il y a alors lieu de se demander ce qui, dans le cas du Rwanda,  avec les niveaux et composition d’investissement constatés, expliquerait de telles performances ou une telle efficacité.

Rappelons notamment que le diagnostic de l’économie rwandaise réalisé par la plupart des experts et des institutions crédibles met en relief l’insuffisance des capacités, une main d’œuvre peu qualifiée, une productivité qui laisse à désirer, une faible compétitivité, et bien d’autres faiblesses ou déficits structurels.

Aussi, quand on sait notamment que le secteur agricole qui contribue pour environ un tiers au PIB, occupe plus de 80 % de la population, que le secteur manufacturier est balbutiant ou que le secteur privé qui devrait être le moteur de la  performance intervient  pour seulement  60% de l’investissement total  (soit 12 à 15% du PIB (3), il y a lieu de se demander quel est le secret à l’origine des performances économiques affichées et tant vantées par les amis ou les défenseurs du régime de Kigali.

On devrait aussi davantage s’inquiéter des dépenses de prestige, comme le Kigali Convention Center(KCC) ou Rwanda Air, qui vont immanquablement conduire à des déficits importants et au surendettement. Il en est de même pour le secteur extérieur qui reste déficitaire malgré les énormes quantités de produits tirés frauduleusement du Congo. Nous ne parlerons pas des dépenses militaires qui sont minorées dans les statistiques alors que le pays est surarmé et compte des dizaines  de milliers des forces de défense et de sécurité.

3. Performances économiques et dégradation du niveau de vie de la  population

L’on pourra aussi se poser la question de savoir si ce dynamisme économique  est réellement visible dans la vie de tous les jours pour la population rwandaise. C’est vrai que le visiteur est impressionné par de beaux immeubles dans la ville de Kigali.  La question qui se pose alors est celle de savoir si la ville de Kigali (moins de 10% de la population) est le reflet du reste du pays.

 La réponse à cette question est NON pour quiconque s’est donné la peine d’aller à l’intérieur du pays. Il  aura remarqué que les villes secondaires n’ont pratiquement rien de commun avec Kigali, et pire, les campagnes rwandaises se meurent.  Il aura même remarqué qu’il y a des  quartiers où s'entassent des gens vivant dans une misère abjecte,  aussi bien à Kigali que dans les villes secondaires. Mais le visiteur ne sera pas autorisé à y avoir accès, et le pouvoir fera tout pour dissuader les plus téméraires souhaitant en savoir davantage sur ces bidonvilles !!!  Il arrive cependant que certains medias, dont des radio-télévisions  locales, au péril de leur fonctionnement et de la vie des journalistes,  nous révèlent ce qui se passe dans ce monde d’exclus et de marginalisés.

 Soit dit en passant, l’érection de ces beaux immeubles qui a provoqué une excroissance des BTP, se traduit par la destruction d’autres bâtiments,- ce qui en économie s’appelle destruction de capital-. Cette situation provoque également des problèmes financiers (crédits à rembourser) et sociaux (déplacements des populations, formation de bidonvilles,…). De plus, tous ses immeubles construits sans demande solvable risquent de faire couler aussi bien les promoteurs que le système bancaire (voir aussi plus bas sur la mesure imposées aux opérateurs économiques et aux ONG de louer les immeubles du centre-ville restés longtemps inoccupés).

Parmi les autres signes qui montrent la contradiction avec les belles performances affichées, il y a lieu de signaler le fait que beaucoup de gens ont, ces derniers temps, pris le chemin de l’exode et de l'exil vers les pays voisins, Uganda surtout, à la recherche des moyens  de survie. Ils fuient la famine que la population a surnommé « Nzaramba » (je suis là pour durer) (4).

La pénurie de biens alimentaires est  en effet si grave que la plupart des familles se contentent d’un seul repas par jour. Ceux qui parviennent à en avoir deux étant des privilégiés.  C’est pratiquement tout le pays qui est touché par cette famine  et ces pénuries alimentaires (4). On peut alors se demander comment on peut afficher des taux de croissance aussi élevés, y compris pour le secteur agricole (80% de la population pour 30% du PIB !!!), et connaître une telle situation. Ces doutes sont renforcés par le fait que le secteur secondaire reste embryonnaire, d’autant plus que c’est  ce secteur qui pourrait  aider à relever les défis relatifs au développement du secteur privé, à la paupérisation et au chômage massif des jeunes. (5)

4. Secteurs agricole et rural sacrifiés

On sait par contre que le secteur agricole est handicapé depuis de nombreuses années par les mesures mises en place par le pouvoir. On soulignera notamment l’interdiction, voire la destruction d’un bon nombre de cultures vivrières au profit d’une monoculture du maïs  imposée par les autorités. Les paysans se sont retrouvés dans l’impossibilité de pourvoir à leurs besoins alimentaires, d’autant plus qu’ils n’ont même plus accès aux cultures de marais qui leur servaient de cultures tampon et de contresaison.

Pire, la monoculture du maïs s’accompagne d’une obligation d’écouler la production par le truchement de « coopératives » gérées par les proches du pouvoir qui fixent le prix et la date  de rémunération à leur guise.  Le même phénomène de « coopératives » se retrouve également au niveau de la pomme de terre.  Il est incontestable que cette politique ne peut que réduire le niveau de revenus dans le monde rural et n’est pas de nature à encourager la production agricole.

Outre la monoculture et l’imposition de certaines cultures, ce qui handicape le secteur agricole rwandais est la destruction des cultures et savoirs traditionnels avec l’introduction forcées de semences OGM (organismes génétiquement modifiés), de façon que l’agriculture rwandaise est devenue un vaste champ d’expérimentation de différentes techniques et semences OGM que certaines firmes multinationales n’oseraient pas tester ou expérimenter ailleurs.

On peut alors affirmer sans risque de se tromper que c’est la politique suivie dans le secteur qui est, d’une part, responsable de la baisse de la productivité et de la valeur ajoutée agricoles dans le PIB, et d’autre part,  à l’origine des famines et disettes endémiques dans le pays. On n’oubliera pas la malnutrition, le pouvoir ayant interdit la diversification des cultures, ce qui appauvrit l'alimentation du paysan rwandais.  Car, faut-il le rappeler, le manque de diversification dans un environnement de bas revenus et de faible épargne accroît la vulnérabilité des populations rurales.

    5. Difficultés d’accès à l’éducation et à la santé

    Outre la pénurie alimentaire qui dure depuis bien des années, un autre signe qui ne trompe pas quant à la détérioration des conditions de vie des populations, c’est le fait qu’un nombre de plus en plus croissant de ménages ne parvient plus à faire face aux dépenses élémentaires d’éducation et de santé.

    Beaucoup de familles ne sont plus en mesure de payer les frais de scolarité de leurs enfants, ce qui provoque et augmente les abandons scolaires.

    Quand on sait l’importance  que les rwandais attachent à la scolarisation, on  doit se dire que ces abandons sont un signe qui ne trompe pas.  Il en est de même des dépenses de  santé pour lesquelles des paysans sont obligés de vendre leur terre pour pouvoir payer les frais de santé obligatoires (cotisations aux mutuelles de santé).  La presse s’est suffisamment fait écho de ces problèmes qu’on ne peut plus les ignorer.

    5.1. Enseignement au rabais

    Pour l’éducation, on peut, sans risque de se tromper, affirmer que tout a été mis en œuvre pour  que la qualité de l’enseignement  soit au rabais. Outre l’anglicisation de l’enseignement à marche forcée, car sans aucune préparation, voire avec cynisme, dans la mesure où ni les enseignants ni les parents n’y ont été préparés,  les réformes  opérées et les mesures prises ont eu pour résultat un enseignement médiocre.

    Quand des ONG, des groupements de parents ou des églises ont essayé de mettre en place des écoles de qualité, le pouvoir n’a pas trouvé mieux que de mettre fin à ces expériences, comme c’est le cas avec la fermeture récente de tout ou partie d’écoles ou universités gérées par des ONG, parents d’élèves ou confessions religieuses. L’un des résultats, c’est le manque d’accès aux emplois bien rémunérés pour les classes sans bonne formation, ce qui accroît le sous-emploi et les inégalités.

    Parallèlement à la détérioration de la qualité de l’enseignement, les fonds alloués aux différents cycles d’enseignement se sont réduits en même temps que les conditions d’apprentissage laissaient à désirer. Dans l’entretemps, tout est pourtant organisé pour le  renouvellement de la nomenclatura avec la formation de ses enfants à l’étranger ou dans des écoles privées qui leur sont réservées. Il convient  de remarquer qu’il s’agit là d’un phénomène nouveau au Rwanda : sous les régimes précédents, les enfants des dirigeants et des riches fréquentaient les mêmes écoles que celles des enfants du peuple, ce qui faisait que les dirigeants accordaient l’intérêt requis à la qualité de l’enseignement et au statut social de l’enseignant.

    5.2. Détérioration du statut social des enseignants

    On notera aussi parmi les autres signes qui ne trompent pas quant au projet du pouvoir pour l’école, les conditions plus que médiocres qui sont réservées aux enseignants. A titre d’exemple,  la rémunération de l’enseignant est la plus basse de tous les fonctionnaires.  C’est ainsi qu’à même niveau de formation, la rémunération de l’enseignant  ne représente même pas la moitié de celle du fonctionnaire le moins bien payé. Son statut social s’est si fortement détérioré que les jeunes fuient le métier d’enseignant comme la peste.

     Comment  ce métier les attirerait-il quand on sait que le salaire d’un jeune enseignant du primaire (environ 50 USD par mois ou 600 USD par an) est inférieur au PIB per capita (700 USD) ? Il est évident que la situation ne peut qu’empirer au fur et à mesure que la famille s’agrandit.  A titre de comparaison,  ce salaire mensuel était d’environ 130 USD au début des années 1980 pour un enseignant de niveau A3 (ou D5) et de 180 USD pour un A2 (ou D7).

    On est par ailleurs frappé par le fait que, comme on peut le voit plus loin, la Fonction publique consacre que le salaire de l’enseignant doit être inférieur à celui de toute personne qu’il aura formée, aussi bien à l’école primaire qu’à l’école secondaire.

    Pour rappel, dans pratiquement tous les pays du monde, les enseignants constituent un maillon important de la classe moyenne.  Au Rwanda, les enseignants ont toujours été une référence sociale pour les jeunes, sans compter que leur pouvoir d’achat impulsait les conditions de vie dans le monde rural. Ainsi, en réduisant le pouvoir d’achat des enseignants à sa plus simple expression, le régime s’est vicieusement attaqué à l’un des socles du monde rural tout en contribuant à affaiblir et à marginaliser celui-ci.

    L’on peut aussi se poser la question suivante : si un enseignant ne peut se targuer d’avoir un revenu équivalent au PIB par tête,  combien de rwandais arrivent-ils réellement à disposer de l’équivalent du PIB affiché ?  La réponse paraît simple : ou les inégalités sont si criantes et vertigineuses  que le PIB rwandais est entre les mains de quelques individus ou alors le PIB affiché est si faux qu’il  ne peut dépasser le revenu annuel moyen d’un enseignant.

    On n’a pas besoin d’être spécialiste pour savoir que même si le pouvoir d’achat d’un enseignant  est effectivement  faible, il doit être au moins  supérieur à celui de 80% de la population.  Si cette hypothèse est correcte, il est alors invraisemblable  que la pauvreté ait reculé ou que la distribution des revenus se soit améliorée.  (6)

    5.3. Des conditions de santé précaires

    En ce qui concerne la santé, malgré le fait que le Rwanda se targue d’accès universel aux soins de santé par le truchement de mutuelles de santé, il y a lieu de noter que la presse est allée jusqu’à se faire l’écho de scandales d’un grand nombre de personnes empêchées de quitter les hôpitaux et services de santé, faute de s’acquitter de factures hospitalières. Certaines personnes, y compris des mamans venant d’accoucher,  peuvent être bloquées et empêchées de rentrer chez elles des mois durant, devenant de facto des otages, voire des prisonniers, du fait de leur pauvreté.

     Ainsi, contrairement au discours officiel, les services de santé sont devenus inaccessibles pour une frange significative de la population. Parmi d’autres signes qui mettent en évidence ce phénomène qui va de pair avec l’extrême pauvreté de la population, outre une malnutrition de 44% des enfants de moins de 5 ans (7) , la presse a mis en exergue la recrudescence des parasites, comme des chiques (amavunja) et autres maladies liées à la misère qui avaient disparu, ainsi qu’un nombre important de malades qui ne se donnent plus la peine d’aller se faire soigner dans les services de santé.

     La presse signale également que malgré le paiement des frais de cotisations aux mutuelles, de nombreuses familles n’ont pas eu droit aux soins, faute d’une mise à jour de leurs cartes de mutuelles de santé. Sans oublier de souligner que l'intervention des mutuelles est  plafonnée à un faible niveau  pour les habitants du monde rural, alors qu'elle ne l'est pas pour la nomenclatura qui bénéficie même du paiement des soins dans les hôpitaux étrangers où ils peuvent bénéficier d'une médecine de qualité.

     L’on signalera également que certains scientifiques et professionnels de la santé s’inquiètent de constater que des cas où on s’adonne allègrement à des expérimentations suspectes sur la population deviennent de plus en plus nombreux, notamment dans le domaine de la santé de la reproduction. 

    5.4. Education et santé, secteurs négligés, voire exclus

    Il convient de faire remarquer que le  secteur de la santé est, après l’éducation, celui dont les conditions de rémunération sont médiocres.  A titre d’exemple, un jeune enseignant  se contentera d’un salaire brut de 59 125 Frw par mois s’il est de niveau A2,  alors  qu’un chauffeur ou un (e) secrétaire gagne plus de trois fois son petit salaire. L’infirmier de niveau A2 aura, lui  droit à 166 315 Frw. Inutile de comparer ces salaires avec ceux des catégories de formations de base identiques ou similaires ! (8)

    Le tableau ci- dessous permet de se faire une idée de la situation des salaires du bas de l’échelle de la Fonction publique  (cfr Arrête N° 92/03 du PM)

    Fonction

    Salaire Brut

    Fonction

    Salaire brut

    Enseignant A2

    59 125

    Onatracom Turn Boys & Assistant machine

    125 480

    Enseignant  A1

    159 900

    ISAE Switchboard Operator

    127 607

    Infirmier et techn A3

    98 258

    Chauffeurs ILPD&ISAE

    127 603

    Infirmier et techn A 2

    166 315

    KIST techn A2

    166 315

    EWSA Office Cleaners &messagers

    163 763

    Chauffeur Ministère

    212 679

    EWSA guards

    163 763

    Secrétaire Ministère

    216 081

    Auxilliaire de santé A4

    75 288

    Chauffeur Hop et serv Santé

    98 258

    VTC A3

    45 526

    RBC/KHT A4

    75 288

     

    D’aucuns n’ont pas hésité à fustiger le fait que ce soient les secteurs de l’éducation et de la santé qui sont les parents pauvres de la Fonction publique. Les raisons suivantes sont avancées : i) ces secteurs ne sont pas des lieux de prédilection des gens venus d’Uganda, ii) ce sont des secteurs de concentration des « natifs » du Rwanda,  iii) du fait de leur taille (nombre d’agents), il est facile de faire croire aux bailleurs de fonds à un souci de maîtrise des dépenses publiques, alors qu’il s’agit bel et bien d’une exclusion/marginalisation manifeste déguisée et bien orchestrée.

    A toutes ces faiblesses, indignes d'une économie qui croit à plus de 7 % en moyenne depuis une dizaine d'années, il faut souligner les problèmes de trésorerie qui empêchent le paiement à temps de ces maigres salaires. Les enseignants peuvent passer trois mois sans leur solde et cela a même atteint l'Université du Rwanda. Le corps enseignant de cette université a tiré la sonnette d'alarme par une  note adressée au gouvernement. Un des hauts responsables de cette université a désigné le responsable de cette situation, à savoir le Ministère des finances (9). Il a cependant oublié de souligner que les quelques expatriés à qui le gouvernement a confié la gestion de l’université accaparent l’essentiel de la masse salariale.  Il est dès lors difficile de comprendre qu'un pays qui affiche une croissance économique présentée comme insolente en Afrique, en arrive à avoir des arriérés de salaires de plus de 3 mois pour plusieurs branches d'activités. On comprendra encore moins que 50 ans après l’indépendance, on mette les nationaux de côté pour recourir à des expatriés pour gérer l’Université nationale dans un pays qui se targue des avancées à rendre jaloux le reste du monde.

    6. Faiblesses et freins au développement du secteur privé.

    Quand on sait l’importance du secteur privé dans les performances de l’économie, on peut se demander par quel miracle ce secteur jouera un rôle déterminant dans le cas du Rwanda. Plusieurs études ont déjà mis en relief un certain nombre de défaillances et faiblesses, dont un faible développement des infrastructures de base, des déficits en matière de transports et d‘énergie, un coût d’énergie 80% supérieur à la moyenne africaine, sans parler d’une faible qualification et d’une  faible productivité de la main d’œuvre. (10)

    Lorsqu’on sait que la classe moyenne (ceux qui peuvent dépenser entre 4 et 20 USD par jour) représente à peine 2,6 % de la population (10), on  voit difficilement le secteur privé se développer sans une classe moyenne dense et capable de porter le poids de l’économie du pays. C’est d’autant plus difficile quand on a affaire à un quasi-monopole exercé par une entreprise comme Crystal Venture qui appartient au parti au pouvoir. Cette entreprise contrôle des pans entiers de l'économie nationale, en passant par la banque, l'agriculture, l'industrie, le transport y compris public, le bâtiment, etc… On est alors en droit de se demander quelles sont les précautions qui peuvent être prises pour éviter que le secteur privé ne soit phagocyté par Crystal Venture. Ce monopole du parti au pouvoir est pourtant contraire au dynamisme souhaitable pour l'économie rwandaise. Il renforce plutôt un « crony capitalism » qui ne peut que limiter les fameux « success cases» dans le développement des affaires.  

    On peut par ailleurs se demander quelles sont les chances pour une entreprise du secteur privé, une PME par exemple, d’accéder aux marchés publics dans un environnement dominé et verrouillé par Crystal Venture. On rappellera l'arbitraire qui frappe quelques hommes d'affaires qui ont refusé de s'allier à cette pieuvre dans des actionnariats forcés et autres faux partenariats ou des expropriations forcées pour des rwandais vivants à l’étranger.   Exemples: UTC, TopHotel, Usine de cigarettes et Hôtel de la famille Rwigara,…

    On se demandera également comment le secteur privé pourrait se développer avec ce « crony capitalism » et les multiples contributions imposées aux opérateurs économiques (cotisations au parti au pouvoir, contributions à différents fonds et participations à l’étranger aux fameuses journées  Rwanda Day,..). Soulignons également en passant que la chasse au secteur informel ou non structuré (Abazunguzayi) au lieu de leur fournir un cadre de travail convenable, est une autre manière d’étouffer l’initiative privée.

    Soulignons par ailleurs que le secteur bancaire est également menacé par les crédits orientés dans la construction des beaux immeubles qui, en fait, ne sont pas utilisés (manque de demande effective). Pour résoudre le problème  de surinvestissement dans  l’immobilier, le gouvernement a, depuis mars 2017, forcé les ONG et les opérateurs économiques et à aller louer ces immeubles à loyers très élevés, au-delà de leurs capacités financières. Du même coût, il les met dans des difficultés, de même qu’il pose des problèmes aux propriétaires des bâtiments que ces ONG et opérateurs économiques ont été forcés d’abandonner. Quand on ajoute les destructions de bâtiments dont nous avons parlé plus haut, on peut imaginer l’ampleur du problème.

    L’on se demandera enfin quelles sont les chances de concurrence et de développement  du secteur bancaire quand on sait par exemple que la Banque de Kigali compte le Président Kagame parmi ses actionnaires et que celui-ci en a fait même un tambour qui a fait perdre des clients à d’autres banques.

    7. Inégalités et pauvreté criantes

    Sur la question des inégalités, remarquons que les 10% les plus riches accaparent 40% des revenus, tandis que les 10% les plus pauvres se contentent d’à peine 3,5% des revenus. En réalité, 82 % de la population vit avec moins de 2 USD par jour et si on utilise les comparaisons internationales, la population en-dessous du seuil de pauvreté (celle qui vit avec moins de 1,25 $/j) est de 63,2% au lieu des 44,9% donnés par les chiffres officiels qu’on on a du mal à justifier. Quant à la population dans une pauvreté multidimensionnelle, elle est estimée à 69% selon le Rapport 2013 sur le Développement Humain. (11)

    Les inégalités sont devenues si criantes que le chef d’Etat lui-même et la presse mettent en exergue des éléments d’exclusion/marginalisation caractérisée.  C’est notamment le cas des gens souffrant des chiques, ceux qui vivent dans des abris de fortune, ceux qui ne peuvent se faire soigner, ceux qui n’arrivent pas à se nourrir deux fois par jour, les problèmes d’accès à la terre, les problèmes d’accès à l’énergie électrique, le chômage massif des jeunes, les problèmes d’accès à l’eau potable pour un personne sur trois alors que le Rwanda est sans doute l’un des rares pays au monde dont les ressources en eau sont enviables, etc... Ce sont tous ces déficits et inégalités qui justifient que le Rapport 2017 sur le Développement Humain (11) estime à 31,9% la perte d’IDH (Indice de Développement Humain) due aux inégalités au Rwanda.

     Avec un taux de scolarisation secondaire-supérieur inférieur à  8% de la population adulte (9% pour les hommes et 7,4% pour les femmes) selon le Rapport  sur le Développement Humain (11), il y a des risques encore plus graves de creuser davantage le fossé entre les riches et les pauvres. Déjà avec un indice de Gini de 0,49 (0,53 selon le PNUD mais on trouve aussi 0,57 dans d’autres sources), le Rwanda est parmi les pays les plus inégalitaires au monde. Cet indice de Gini n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui d’Afrique du Sud sous apartheid. 

    Si on se réfère au tableau des rémunérations de  la fonction publique (8), sans tenir compte des différents avantages, on remarque un écart de 1 à 58,4 entre le fonctionnaire le moins bien payé (45 526 Frw )  et celui qui est le mieux rémunéré (2 656 618 Frw). Ce qui place le Rwanda au sommet des administrations les plus inégalitaires  dans le monde. Ceci sans intégrer les rémunérations des hommes politiques, car si on devait les intégrer, c’est une multiplication par 108,6 si on se réfère au salaire affiché (sans les autres avantages) du  Premier ministre ou du Président du Sénat (4 946 156 Frw dont 600 000Frw pour leur alimentation) et par 277  pour le Président de la République (12 602 756 Frw dont 6 500 000 Frw pour ses dépenses  de ménage !!!) (12)

    La pauvreté est féminine

    Bien que certaines données mettent en évidence des progrès enviables, voire des records dans le domaine du genre (femmes sans pouvoir réel, car parquées au sommet du pouvoir pour la galerie ou plus poliment pour les besoins de communication du régime  en vue de s'attirer la sympathie de la communauté internationale), il convient de remarquer que 81,5 % des femmes sont actives dans le secteur agricole, contre 59,6% pour les hommes, alors que c’est ce secteur qui concentre le plus de pauvres (3 ) (10) (11).

    Delà, il y a lieu d’affirmer que la pauvreté au Rwanda est bel et bien féminine. Ceci ajouté au fait que les réformes engagées dans le secteur rural ont pour conséquences de bloquer l’accès des pauvres à la terre (pour rappel 25% de la population rurale vit avec moins de 0,20 ha), il y a  lieu de s’alarmer  des conséquences sur la situation de la femme. 

    Comme  si cela n’était pas suffisamment grave, Transparency International souligne que 40% des femmes ont dû se prêter à des rapports sexuels pour avoir accès à un emploi (13).  Cette pauvreté féminine  expliquerait-elle le fait que les rwandaises soient nombreuses à alimenter le marché de la prostitution en Uganda ? Explique-t-elle les nombreux cas de grossesses dans les écoles ?  D’aucuns ont vite franchi le pas, d’autant plus que le chômage des jeunes est plus qu’un fléau et que la mission éducatrice de l’école est ignorée ou tout au moins négligée.

    Concernant la place de la femme dans les hautes sphères, les mauvaises langues font également remarquer que la nomination d’un nombre  important d’entre elles, ne se fait pas sur la base de critères clairs de compétence ou d’équité.   Aussi,  comme au Rwanda on ne peut identifier des proches parents grâce aux  noms de famille,  il est facile de procéder à la nomination d’épouses, sœurs, cousines, nièces  et autres membres de la famille sans que le commun des mortels se rende compte qu’il s’agit bel et bien de concussion, sous prétexte de promotion de la femme.  Ce qui  rentre d’ailleurs dans la logique du « crony capitalism » vu plus haut.

    8. Conclusion

    Cette note avait pour objectif de mettre en exergue quelques éléments qui permettent de mettre en doute certaines performances affichées par le Rwanda. Nous espérons que le lecteur aura compris pourquoi bien des gens restent convaincus  que les statistiques du Rwanda sont souvent maquillées/trafiquées (on appelle cela « techniquer » à Kigali) pour donner une image idyllique du pays.  Le Prof David Himbara, un ancien conseiller économique du Président de la République, l’a suffisamment souligné de façon convaincante dans son dernier livre (14).

     Il faut hélas souligner que les politiques inégalitaires mises en œuvre ne peuvent que plomber la croissance et entretenir ou aggraver la pauvreté. Nous craignons alors qu’il faudra tôt ou tard revoir les données actuellement trafiquées, comme ce fut le cas pour les ex républiques soviétiques après la chute du Mur de Berlin. Nous regrettons que des organisations internationales, probablement soucieuses d'avoir des cas de succès à présenter, se soient laissé embobiner par les mensonges et manipulations statistiques made in Kigali.

    Le Groupe d’Études et de Réflexion sur le Développement du Rwanda (GERD)

    Décembre 2017.

    Références bibliographiques.

    1.  Indicateurs du développement, Banque mondiale, Washington DC
    2.  Nous n’allons pas ici spéculer sur les autres facteurs pouvant impulser le PIB (productivité des facteurs, qualité de la main d’œuvre, transferts nets,..) dans la mesure où ils sont inconnus ou marginaux, et qu’ils devraient normalement se traduire en investissements ou en autre facteur de la demande finale. Par ailleurs, ces éléments devraient jouer en faveur d’un taux de croissance du PIB plus robuste.
    3. Voir Banque mondiale, Indicateurs du Développement et Institut National de la Statistique.
    4. Voir Nzaramba : a hidden famine crisis is shattering lives in Rwanda. Global campaign for Rwanda’s Human Rights., May 2015
    5.  Le fait que la part du secteur agricole a diminué alors que la proportion de la population occupée par l’agriculture reste élevée à 80% suggère que la croissance du secteur agricole a été plus faible que la croissance (moyenne) du PIB et la paupérisation de la population vivant de l’agriculture. Le fait que 20% de la population contribue à concurrence de 70% de la valeur ajoutée du PIB est une traduction supplémentaire de la paupérisation et de la marginalisation criantes du monde paysan.
    6.  Lire aussi Jambonews du 28/5/2013, une jeunesse défavorisée malgré la croissance
    7. Voir Global Nutrition Report 2016
    8. (Voir  Journal Officiel de la République Rwandaise (JO) du 1/3/2013-Arrêté N° 92/03 du 1/3/2013 du PM portant fixation des rémunérations  dans la Fonction publique
    9.  Voir aussi Igihe.com du 2/10/2017-Intervention du Dr Muligande Charles au Parlement  en Kinyarwanda
    10.  Voir Banque Africaine de Développement (BAD), Document de Stratégie Pays- DSP 2012-2016 sur le Rwanda.
    11. Voir PNUD- Rapports sur le Développement Humain pour les années 2013 et 2016
    12. Voir  Arrêté présidentiel N° 004/01 du 16/02/2017 dans JO Numéro spécial du

    23/02/2017.

    1. (Voir Transparency International- Rwanda Rapport 2015, Journal Rugali- Fév 2016 et The Rwandan, May 31, 2014)
    2. Voir  aussi  Kagame’s Economic Mirage by David Himbara; Copyright, 2016.

    Remerciements :

    Le CCSCR, Cadre de concertation de la Société civile rwandaise, tient à exprimer ses vifs remerciements au GERD pour la qualité de sa contribution.

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    Santino Ahmadou 31/07/2018 19:55

    Bonjour ! Ces informations me sont très utiles. Bien que j'ai eu beaucoup d'informations sur https://www.talenteum.com/rwanda/ en ce qui concerne les emplois, votre blog m'a éclairci sur certains aspects. Je vous remercie !

    La Tribune Franco-Rwandaise 01/08/2018 21:31

    Merci bcp